{"id":268,"date":"2004-01-02T09:59:04","date_gmt":"2004-01-02T08:59:04","guid":{"rendered":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2004\/01\/02\/sur-les-pas-de-stevenson-autour-dorigny-sainte-benoite\/"},"modified":"2004-01-02T09:59:04","modified_gmt":"2004-01-02T08:59:04","slug":"sur-les-pas-de-stevenson-autour-dorigny-sainte-benoite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2004\/01\/02\/sur-les-pas-de-stevenson-autour-dorigny-sainte-benoite\/","title":{"rendered":"Sur les pas de Stevenson autour d&rsquo;Origny-Sainte-Beno\u00eete"},"content":{"rendered":"<p><html><\/p>\n<div align=\"right\"><b><i>\u00ab\u00a0Je pourrais compulser mes livres d&rsquo;histoire, si vous y tenez beaucoup, et vous citer deux ou trois dates &#8230; \u00ab\u00a0<\/i><br \/>\t\t\t\tRobert-Louis Stevenson, <i>Canaux et rivi\u00e8res.<\/i><\/b><\/div>\n<p><\/html><\/p>\n<p>\tOrigny-Sainte-Beno\u00eete, sur la voie de transit reliant Saint-Quentin \u00e0 Vervins, aux confins de l&rsquo;Aisne.<br \/>\n<br \/>Une journ\u00e9e d&rsquo;ao\u00fbt, ordinaire,  sous un soleil de plomb.<br \/>\n<br \/>Une bourgade o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;arr\u00eate tout au plus pour d\u00e9jeuner ou s&rsquo;abreuver.<br \/>\n<br \/>Le spectacle, loin d&rsquo;\u00eatre grandiose, ne provoque pas l&rsquo;\u00e9tourdissement, ni ne vous plonge  dans l&rsquo;extase, comme P\u00e9trarque dans l&rsquo;ascension du Mont Ventoux.<br \/>\n<br \/>Les brumes \u00e0 mes pieds ne sont que des nuages de poussi\u00e8re soulev\u00e9s par des camions tonitruant sur la route de Guise. L&rsquo;air pourtant, sans ces particules en suspension, aurait pu \u00eatre l\u00e9ger, le ciel, lumineux et limpide comme en Provence &#8230; dommage !<br \/>\n<br \/>De part et d&rsquo;autre de la rue centrale interminable, quelques commerces, des auberges  accueillant les routiers fatigu\u00e9s, des maisons en briques, dans un alignement monotone.<br \/>\n<br \/>Sur le pas d&rsquo;une de ces portes, un individu sur une chaise roulante observe passivement le flot ininterrompu des v\u00e9hicules cornant \u00e0 tout rompre.<br \/>\n<br \/>Un rituel que j&rsquo;imagine r\u00e9p\u00e9t\u00e9 chaque jour aux habituelles migrations.<br \/>\n<br \/>La silhouette ressemble \u00e0 l&rsquo;un de ces vieux matelots clou\u00e9s au port, priv\u00e9s de p\u00eache \u00e0 l&rsquo;heure des mar\u00e9es.<br \/>\n<br \/>L&rsquo;ombre, du fond de son exil me scrute ; sans doute mon accoutrement de randonneur, \u00e0 l&rsquo;heure presque m\u00e9ridienne, l&rsquo;intrigue &#8230;<br \/>\n<br \/>Qu&rsquo;allait-t-il faire dans cette gal\u00e8re ? pour aller o\u00f9 ? dans quel but ?<br \/>\n<br \/>Je me sens suspect tout \u00e0 coup, fripon pris en flagrant d\u00e9lit d&rsquo;excentricit\u00e9 dans cette ville sans charme apparent, \u00e0 l&rsquo;\u00e9cart des circuits pittoresques.<\/p>\n<p>\tIl y a plus d&rsquo;un si\u00e8cle d\u00e9j\u00e0, un jeune errant, malingre, tout droit sorti des brumes d&rsquo;Ecosse d\u00e9barque \u00e0 Origny. \tRobert-Louis Stevenson et William Simpson effectuent un p\u00e9riple d&rsquo;Anvers \u00e0 Compi\u00e8gne, sur les canaux et les rivi\u00e8res du nord. \tLes deux comp\u00e8res dans leurs canots \u00e0 voile, \u00a0\u00bb l&rsquo;Ar\u00e9thuse et la Cigarette\u00a0\u00bb gratifient les riverains d&rsquo;un spectacle insolite.<br \/>\n<br \/>Leur vagabondage est rythm\u00e9 par les passages aux \u00e9cluses et les \u00e9tapes dans de modestes auberges de province. \tAu fil de l&rsquo;eau, des  paysages au charme hollandais, livr\u00e9s \u00e0 la contemplation du futur auteur de <em>l&rsquo;Ile au Tr\u00e9sor<\/em> et de son ami.<br \/>\n<br \/>Mais, au-dessus de la ligne d&rsquo;horizon, des nuages de mauvais augures s&rsquo;amoncellent.\tUn \u00ab\u00a0temps de chien\u00a0\u00bb  vient bient\u00f4t troubler la \u00ab\u00a0Partie de Campagne\u00a0\u00bb .<\/p>\n<p>\t<em>\u00ab\u00a0Les pluies incessantes avaient grossi la rivi\u00e8re. De Vadencourt jusqu&rsquo;\u00e0 Origny, elle se mit \u00e0 courir \u00e0 une vitesse de plus en plus acc\u00e9l\u00e9r\u00e9e, reprenant du c\u009cur \u00e0 chaque mile et se h\u00e2tant comme si elle sentait d\u00e9j\u00e0 la mer &#8230;\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\tL&rsquo;Oise qu&rsquo;ils empruntent, se met \u00e0 enfler dangereusement. \tLes panoramas flamands et fran\u00e7ais  d\u00e9filent vertigineusement. \tLes fr\u00eales esquifs, malmen\u00e9s comme des f\u00e9tus de paille, depuis Landrecies, s&#8217;emballent.<\/p>\n<p>\tMalgr\u00e9 tout, les deux canotiers abordent les rives d&rsquo;Origny, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e et au son des cloches.<br \/>\n<br \/><em>\u00ab\u00a0Les belles aventures ne sont pas celles que nous allons chercher au loin.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Le lendemain, le bourg carillonne gaiement \u00e0 la r\u00e9surrection du soleil.\tUn marchand ambulant et m\u00e9lomane entonne un joli chant de France. Robert-Louis,remis de ses \u00e9motions, tisse des liens.<br \/>\n<br \/>L&rsquo;\u00e9trange \u00e9quipage attire les badauds, les \u00ab\u00a0sportsmen\u00a0\u00bb du village, les enfants et les jolies \u00ab\u00a0Gr\u00e2ces d&rsquo;Origny\u00a0\u00bb.<br \/>\n\tA l&rsquo;auberge, l&rsquo;atmosph\u00e8re se d\u00e9ride, les expressions provinciales fleurissent, le vin p\u00e9tille.<br \/>\n<br \/>Robert-Louis ne veut pas ressembler \u00e0 ces touristes cultiv\u00e9s et hautains ; il cherche \u00e0 \u00e9tablir plut\u00f4t cette sympathie d&rsquo;humeur avec les personnages de hasard, de son futur carnet de voyage.<br \/>\n\tLe jeune romancier en herbe, cueille les anecdotes comme un gourmet.<br \/>\n\tLa voix est \u00e0 l&rsquo;unisson et l&rsquo;oreille exerc\u00e9e comme le diapason de l&rsquo;accordeur.<br \/>\n\tLes valeurs du sentiment, plut\u00f4t que celles de l&rsquo;\u00e9rudition.<br \/>\n\tJe l\u00e8ve l&rsquo;ancre sur la route asphalt\u00e9e .<br \/>\n\tSur ma feuille de route sont inscrits Vendeuil sur les bords de l&rsquo;Oise et La F\u00e8re, ancienne ville de garnison, au bout de l&rsquo;horizon.<br \/>\n<br \/>Sur la piste de Stevenson&#8230; les jambes l\u00e9g\u00e8res et le c\u009cur nomade.<br \/>\n\tJe suis en compagnie du voyageur dilettante, de mon barreur d&rsquo;un jour, mais&#8230; on ne refait jamais le m\u00eame voyage.<br \/>\n\tJe descends la longue rue, en direction de Saint-Quentin.<br \/>\n\tQuelques parterres floraux r\u00e9solus \u00e0 \u00e9gayer l&rsquo;endroit, puis le relais des routards \u00ab\u00a0A la Bonne Franquette\u00a0\u00bb, pour les jours ordinaires.<br \/>\n \tJe passe devant la gare muette ressuscitant pourtant, \u00e0 l&rsquo;heure estivale, gr\u00e2ce au train d&rsquo;int\u00e9r\u00eat local.<br \/>\n\t\u00ab\u00a0L&rsquo;Orient-Express\u00a0\u00bb des Saint-Quentinois joyeux, qui ont pay\u00e9 pour voir d\u00e9filer des paysages jusqu&rsquo;\u00e0 Origny, terminus du voyage.<br \/>\n\tCirculez, aventuriers !  il n&rsquo;y a plus rien \u00e0 voir, dans cette gare aux vitres crev\u00e9es, abandonn\u00e9e \u00e0 la tyrannie du temps.<br \/>\n\tDe l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 du passage \u00e0 niveau imaginaire, on a troqu\u00e9 les rails pour un sentier p\u00e9destre &#8230; des petits bonheurs d\u00e9saffect\u00e9s et livr\u00e9s aux silencieux randonneurs.<\/p>\n<p>\t<em>\u00ab\u00a0Et je me rappelle l&rsquo;\u00e9poque o\u00f9 je hantais moi-m\u00eame les gares, regardant les uns apr\u00e8s les autres les trains apporter leurs chargements d&rsquo;hommes libres dans la nuit et lisant des noms de terres lointaines sur les horaires avec une indescriptible nostalgie.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Robert-Louis Stevenson, <em>\u00ab\u00a0Canaux et rivi\u00e8res\u00a0\u00bb<\/em>.<\/p>\n<p>\tPlus loin, j&rsquo;aborde les imposantes \u00ab\u00a0Sucreries et Distilleries Agricoles\u00a0\u00bb  avec, au flanc, le fameux canal de la Sambre \u00e0 l&rsquo;Oise emprunt\u00e9 par mes canotiers.<br \/>\n\t<em>\u00ab\u00a0Il n&rsquo;y avait de pittoresque que les grands ateliers sordides\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Devant moi, tout un univers de minarets picards, de coupoles, de colonnes o\u00f9 d&rsquo;ordinaire, lors de la campagne d&rsquo;hiver, les panaches de fum\u00e9e, \u00e0 l&rsquo;odeur naus\u00e9abonde, jouent les girouettes.<br \/>\n\tLa sir\u00e8ne entame sa longue plainte, l&rsquo;appel de la pri\u00e8re &#8230;<br \/>\n\tJe cherche le village de Th\u00e9nelles o\u00f9 reposent les guerriers soumis \u00e0 la r\u00e8gle des \u00ab\u00a0trois huit\u00a0\u00bb.<br \/>\n \tPoursuite du circuit des friches industrielles.<br \/>\n\tAlentour, des pyl\u00f4nes, des c\u00e2bles \u00e9lectriques, des pipelines en suspension, des blocs de b\u00e9ton.<br \/>\n\tUn vieil hangar d\u00e9labr\u00e9, aux colonnades imposantes, fait figure de vieux temple \u00e9gyptien ; les pigeons, haut perch\u00e9s sur les rebords des fen\u00eatres, y jouent les vestales fid\u00e8les.<br \/>\n<br \/>Je quitte ce \u00ab\u00a0no man&rsquo;s land\u00a0\u00bb sans regret et m&rsquo;achemine vers le village quasi d\u00e9sert o\u00f9 seuls le \u00ab\u00a0Poilu\u00a0\u00bb et une vieille grand-m\u00e8re \u00e0 l&rsquo;aff\u00fbt du boulanger ambulant, m&rsquo;accueillent pr\u00e8s du caf\u00e9 \u00ab\u00a0Chez Yvette\u00a0\u00bb.<br \/>\n<br \/>Yvette fait semble-t-il rel\u00e2che.<\/p>\n<p>\tRobert-Louis et William, plus chanceux eux, quittent Origny au milieu de l&rsquo;all\u00e9gresse g\u00e9n\u00e9rale ; on acclame de toute part.<br \/>\n \tLes curieux se pressent sur le pont pour assister au d\u00e9part sur le \u00ab\u00a0fleuve imp\u00e9tueux\u00a0\u00bb.<br \/>\n\tLes plus v\u00e9loces d&rsquo;entre eux, courent le long de la berge, pour suivre un temps l&rsquo;\u00e9quipage, les jeunes filles retroussent leurs robes&#8230; et suivent en galopant \u00ab\u00a0L&rsquo;Ar\u00e9thuse\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0La Cigarette\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\t<em>\u00ab\u00a0Les trois Gr\u00e2ces,<\/em> [ &#8230;]<em>, furent les derni\u00e8res \u00e0 abandonner ; \u00e0 ce moment celle qui \u00e9tait en t\u00eate grimpa sur un tron\u00e7on d&rsquo;arbre et nous envoya un baiser. Diane elle-m\u00eame, bien que cela rel\u00e8ve plut\u00f4t de V\u00e9nus, n&rsquo;e\u00fbt pu faire geste plus joli avec plus d&rsquo;\u00e9l\u00e9gance.<br \/>\n<br \/>\u00ab\u00a0Revenez !\u00a0\u00bb lan\u00e7a-t-elle.<br \/>\n<br \/>Et les autres de lui faire \u00e9cho, et les collines autour d&rsquo;Origny de r\u00e9p\u00e9ter aussi :<br \/>\n<br \/>\u00ab\u00a0Revenez !\u00a0\u00bb<br \/>\n<br \/>Mais la rivi\u00e8re fit un coude dans un scintillement et nous rest\u00e2mes seuls au milieu des arbres verts et de l&rsquo;eau courante.<br \/>\n\tRevenez ? On ne revient pas, mesdemoiselles, quand on est emport\u00e9 par le fleuve imp\u00e9tueux de la vie.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\tA la sortie de Th\u00e9nelles, apr\u00e8s le terrain de football, je rejoins le chemin de halage qui longe le canal presque immobile.<br \/>\n<br \/>L&rsquo;Oise, nonchalante, serpente \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, s&rsquo;\u00e9carte parfois, un peu boudeuse, en de brusques d\u00e9tours.<br \/>\n<br \/>Derri\u00e8re moi, au loin, la \u00ab\u00a0Sucrerie d&rsquo;Origny\u00a0\u00bb et son romantique bassin de d\u00e9cantation qui ressemble, de mani\u00e8re tr\u00e8s sch\u00e9matique, aux d\u00e9cors chevaleresques du romancier Walter Scott.<br \/>\n\tLes hirondelles fantasques &#8211; mes \u00ab\u00a0Gr\u00e2ces d&rsquo;Origny\u00a0\u00bb &#8211;  d\u00e9crivent des arabesques sur le ciel brumeux.<\/p>\n<p>Ma trajectoire est plus rectiligne.<br \/>\n<br \/>Je chemine \u00e0 l&rsquo;estime, en suivant le canal, mon guide &#8230; je m&rsquo;offre le po\u00e8te voyageur, en sortant, de temps \u00e0 autre ses \u00ab\u00a0Canaux et rivi\u00e8res\u00a0\u00bb.<br \/>\n\tJe croise l&rsquo;Oise dans sa fantaisie vagabonde.<br \/>\n\tLe voyage, enfin !  pour le seul plaisir du voyage&#8230; appartenir pour un temps \u00e0 la m\u00eame confr\u00e9rie, faire d\u00e9river sa vieille jeunesse.<br \/>\n<br \/>Aller quelque part &#8230; qu&rsquo;importe, pourvu qu&rsquo;il y ait l&rsquo;ivresse, que l&rsquo;on sente <em>\u00ab\u00a0sous ses pieds le granit terrestre, avec, par endroit, le coupant du silex&#8230;\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\u00c9cluse n\u00b026<br \/>\n<br \/>La piste du d\u00e9sert devant moi, une ligne droite bitum\u00e9e, un d\u00e9cor r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 l&rsquo;identique, les yeux plus vite fatigu\u00e9s que les jambes.<br \/>\n<br \/>L&rsquo;arm\u00e9e des fr\u00eanes au garde-\u00e0-vous, dans cette opulence de verdure, ce ciel bleu d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;effilochent quelques nuages cotonneux.<br \/>\n\tSur le c\u00f4t\u00e9, le canal  d\u00e9laiss\u00e9 et alangui, fertilise mon imaginaire&#8230; je pense aux sc\u00e8nes du peintre Corot sur les bords de la Marne, \u00e0 ses peupliers argent\u00e9s vus sur les bo\u00eetes de chocolat.<br \/>\n<br \/>Au fil de l&rsquo;eau&#8230; laisser flotter ses id\u00e9es, effleurer des pens\u00e9es&#8230; sans r\u00e9fl\u00e9chir.<\/p>\n<p>Mais une ombre \u00e9trange, d\u00e9coup\u00e9e sur l&rsquo;horizon, vient interrompre ma douce croisi\u00e8re sur la trajectoire rectiligne ; un vieil homme, l&rsquo;air absent, tourn\u00e9 vers un ailleurs, nourrit encore une fois mon imagination.<br \/>\n\tJe subodore un candidat au suicide&#8230; mais que faire alors de son v\u00e9lo ? l&#8217;emportera-t-il avec lui dans les profondeurs abyssales ?<br \/>\n<br \/>Le doute me hante, je d\u00e9passe le solitaire, presse le pas.<br \/>\n\tNos regards ne se croisent pas.<br \/>\n\tUn peu plus loin&#8230; dernier coup d&rsquo;oeil sur l&rsquo;homme \u00e0 la bicyclette fig\u00e9 dans l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9.<br \/>\n\tDe sombres pens\u00e9es m&rsquo;assaillent&#8230; la photo du disparu dans la feuille locale&#8230; le regret de ne pas avoir retenu sa chute&#8230; \u00e9pargn\u00e9 le v\u00e9lo&#8230;<br \/>\n<br \/>Bient\u00f4t l&rsquo;\u00e9cluse n\u00b027 , \u00e0 l&rsquo;horizon les lignes \u00e9lanc\u00e9es d&rsquo;un silo \u00e0 grains, la seule \u00e9minence du trajet pos\u00e9e l\u00e0 pour avertir le chaland perdu dans les brumes du nord.<\/p>\n<p>\u00c9cluse n\u00b027<br \/>\n<br \/>Mes remords se dissipent : \u00ab\u00a0Fausto Copi\u00a0\u00bb, de retour, a renonc\u00e9 \u00e0 rejoindre le \u00ab\u00a0Cimeti\u00e8re des \u00e9l\u00e9phants\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>\tDans les tourbillons ocre de l&rsquo;Oise,\u00a0\u00bbL&rsquo;Ar\u00e9thuse\u00a0\u00bb pivote sur lui-m\u00eame, Robert-Louis \u00e9prouve aussi les affres de l&rsquo;enfer.<br \/>\n\tLa \u00ab\u00a0mort aux trousses\u00a0\u00bb, l&rsquo;\u00e9cossais s&rsquo;agrippe \u00e0 l&rsquo;arbre du salut.<br \/>\n<br \/><em>\u00ab\u00a0On ne peut s&rsquo;imaginer, \u00e0 moins d&rsquo;en avoir fait l&rsquo;\u00e9preuve, quelle puissance massive une rivi\u00e8re peut opposer \u00e0 la volont\u00e9 de l&rsquo;homme. La Mort elle-m\u00eame m&rsquo;avait saisi par les pieds, car c&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 sa derni\u00e8re embuscade et elle devait prendre part \u00e0 la lutte&#8230;\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\t\u00c9cluse n\u00b028<br \/>\n<br \/>&#8230; de Sissy, <em>\u00ab\u00a0if you please !\u00a0\u00bb<\/em>.<br \/>\n<br \/>Les m\u00eames \u00e9cluses, aux man\u009cuvres automatis\u00e9es et toujours cette impression de solitude.<br \/>\n\tDe l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la rive je devine Ribemont o\u00f9 Condorcet vit le jour.<br \/>\n\tL&rsquo;ombre du philosophe plane sur les parcelles d&rsquo;eau de la vall\u00e9e de l&rsquo;Oise.<br \/>\n\tPr\u00e9curseur solitaire, il r\u00eavait d&rsquo;un autre monde, d&rsquo;un meilleur sort pour les paysans du coin embourb\u00e9s dans les marais, il osait imaginer le droit de vote des femmes, mais les fleuves et les rivi\u00e8res mettent du temps \u00e0 charrier les id\u00e9es.<br \/>\n\tLe Pont Canal de Chatillon-sur-Oise<br \/>\n\tLong intervalle d&rsquo;un kilom\u00e8tre et trois cent soixante dix sept m\u00e8tres.<br \/>\n\tMarcher avec cette certitude de l&rsquo;arpenteur ou de l&rsquo;ing\u00e9nieur des Ponts et Chauss\u00e9es.<br \/>\n<br \/>Des indications kilom\u00e9triques pour lever les doutes et fixer des limites \u00e0 l&rsquo;espace et au temps &#8230; La F\u00e8re \u00e0 environ \u00ab\u00a0sept miles\u00a0\u00bb &#8230; avec vos \u00ab\u00a0Bottes de Sept lieues\u00a0\u00bb, la trajectoire fix\u00e9e par des \u00ab\u00a0Petit Poucet\u00a0\u00bb g\u00e9om\u00e8tres &#8230;<\/p>\n<p>\u00c9cluse n\u00b030<br \/>\n<br \/>&#8230; entr\u00e9e dans le village de M\u00e9zi\u00e8re-sur-Oise.<br \/>\n<br \/>L&rsquo;escale \u00e0 \u00ab\u00a0l&rsquo;h\u00f4tel Robinson\u00a0\u00bb me renvoie \u00e0 l&rsquo;autre romancier de ma jeunesse.<br \/>\n\tLe lieu poss\u00e8de des atouts touristiques ind\u00e9niables : mini golf,  parc d&rsquo;attraction , jardin paysag\u00e9, bar, salle de r\u00e9ception et musique d&rsquo;ambiance diffus\u00e9e par des hauts parleurs.<br \/>\n\tMais, pas une \u00e2me qui vive sur les escarpolettes d\u00e9su\u00e8tes, sur les chevaux \u00e0 bascule.<br \/>\n<br \/>A l&rsquo;int\u00e9rieur, le s\u00e9millant aubergiste me narre les r\u00e9centes crues de l&rsquo;Oise : luttes in\u00e9gales, d\u00e9b\u00e2cles, cauchemars des hivers humides et r\u00e9p\u00e9t\u00e9s que seul l&rsquo;\u00e9t\u00e9 dissipe.<br \/>\n\tJe remonte avec lui jusqu&rsquo;\u00e0 la source, jusqu&rsquo;\u00e0 Chimay.<br \/>\n\tVous prendrez bien une bi\u00e8re &#8230; ?<br \/>\n\tDes noms et des terres de l\u00e9gende d\u00e9filent : la \u00ab\u00a0botte du Hainaut\u00a0\u00bb, la Thi\u00e9rache et ses \u00e9glises fortifi\u00e9es dominant la rivi\u00e8re naissante aux m\u00e9andres multiples, Hirson l&rsquo;industrieuse et Guise enfin que domine sa forteresse, sur l&rsquo;\u00e9peron rocheux.<br \/>\n<br \/>Mais la conversation se tarit, comme le font parfois les sources aux saisons s\u00e8ches.<br \/>\n\tJe finis mon verre, reprends le chemin des \u00e9cluses<br \/>\n\tUn triste sentier sans \u00e9clusiers, sans mariniers, o\u00f9 seules des pens\u00e9es fugitives ou profondes viennent \u00e9gayer la journ\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00c9cluse n\u00b032<br \/>\n<br \/>&#8230; tiens, je viens de sauter une ligne, la marche a cette vertu de vous mettre parfois dans un \u00e9tat proche de l&rsquo;hypnose.<br \/>\n<br \/>Mais je n&rsquo;ai rien perdu, tant le paysage est le m\u00eame ;  ici et l\u00e0 bruissement de peupliers et l&rsquo;Oise qui s&rsquo;amuse \u00e0 narguer le canal, \u00e0 tourner sans rime ni raison.<br \/>\n\tElle s&rsquo;attarde et revient sur elle-m\u00eame, <em>\u00ab\u00a0parmi de charmants paysages\u00a0\u00bb &#8230; \u00ab\u00a0\u00e0 vrai dire, elle ne suit jamais deux fois le chemin\u00a0\u00bb<\/em>.<br \/>\n<br \/><em>\u00ab\u00a0Un m\u00e9andre de plus est ce qu&rsquo;une rivi\u00e8re peut faire de mieux\u00a0\u00bb.<\/em><br \/>\n\tJe quitte la berge, moi aussi j&rsquo;ai envie de fuir les lignes droites, de m&rsquo;encanailler.<br \/>\n<br \/>La rue des Ponts sur la D\u00e9partementale 132 et devant moi le minaret de Moy-de-l&rsquo;Aisne.<br \/>\n\tJe m&rsquo;approche de la bourgade endormie &#8230; toujours cette haute tour cylindrique pos\u00e9e comme une ultime tour de guet.<br \/>\n\tA l&rsquo;entr\u00e9e, un char de combat du 508e R\u00e9giment, pointant son canon vers l&rsquo;acc\u00e8s au pont, et qui a retard\u00e9 l&rsquo;avanc\u00e9e de l&rsquo;ennemi en 1940. \u00ab\u00a0Le Glorieux\u00a0\u00bb  et ses occupants seront touch\u00e9s \u00e0 mort.<br \/>\n\tOn ne revient pas, messieurs, \u00ab\u00a0quand on est emport\u00e9 par le fleuve imp\u00e9tueux\u00a0\u00bb de la guerre.<br \/>\n<br \/><em>\u00ab\u00a0Et nous devons tous accorder nos montres \u00e0 l&rsquo;horloge de la fatalit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Robert-Louis Stevenson.<\/p>\n<p>\tMoy, aux heures creuses, ambiance sereine. Dans la rue Pasteur, quelques maisons cossues \u00e0 colombages et tourelles, l&rsquo;usine textile et sa fr\u00eale tour jalonnent mon parcours citadin.<\/p>\n<p>\tRobert-Louis y trouve un village charmant, blotti autour de son ch\u00e2teau et une aubergiste qui lui r\u00e9v\u00e8le la perdrix aux choux.<br \/>\n<br \/><em>\u00ab\u00a0L&rsquo;air \u00e9tait parfum\u00e9 par le chanvre de la campagne environnante. Nous re\u00e7\u00fbmes le meilleur accueil \u00e0 l&rsquo;auberge du \u00ab\u00a0Mouton d&rsquo;Or\u00a0\u00bb&#8230; L&rsquo;aubergiste \u00e9tait une forte femme aux allures de matrone, assez ordinaire, myope de surcro\u00eet, mais avec une science culinaire proche du g\u00e9nie.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>\tJe quitte Moy la coquette ; la fausse Joconde aper\u00e7ue dans la v\u00e9randa d&rsquo;un pavillon m&rsquo;adresse son dernier sourire \u00e9nigmatique. Le chaland passe, le r\u00eave s&rsquo;enfuit.<br \/>\n<br \/>A la sortie, je me d\u00e9niche un sentier balis\u00e9 qui m\u00e8ne \u00e0 Vendeuil. J&rsquo;en ai fini avec l&rsquo;asphalte, j&rsquo;ai rompu avec la ligne droite et abandonn\u00e9 mon pas de m\u00e9tronome. Comme Robert-Louis Stevenson dans les C\u00e9vennes, juste apr\u00e8s sa croisi\u00e8re sur les canaux du Nord, je prends les chemins de traverse pour d\u00e9rider la vie. A moi les hauteurs de la vall\u00e9e de l&rsquo;Oise, puis les coteaux ombrag\u00e9s, bord\u00e9s de prunelliers, sur l&rsquo;ancienne voie ferr\u00e9e.<br \/>\n<br \/><em>\u00ab\u00a0Le soleil \u00e9tait tant\u00f4t derri\u00e8re, tant\u00f4t devant nous. La rivi\u00e8re \u00e9talait sous nos  yeux sa gloire, d&rsquo;un intol\u00e9rable \u00e9clat.\u00a0\u00bb<\/em><\/p>\n<p>La fin du p\u00e9riple.<br \/>\n<br \/>Vendeuil au bout de l&rsquo;effort avec son \u00e9glise, ses \u00e9tangs, sa verdure.<br \/>\n<br \/>Bivouac au terrain de camping municipal, proche des marais, en bordure de la peupleraie. Terrain quasi endormi malgr\u00e9 la pleine saison, bruissement des feuilles et rumeur d&rsquo;une cascade. La g\u00e9rante d&rsquo;allure d\u00e9mod\u00e9e, propri\u00e9taire de l&rsquo;h\u00f4tel Restaurant, s&rsquo;approche du campement, pour me r\u00e9clamer \u00e0 l&rsquo;avance sa note et la taxe de s\u00e9jour. Ici, on paye d&rsquo;avance, on planifie son temps, pas question d&rsquo;apporter de la fantaisie au voyage, la tauli\u00e8re a besoin de certitude sur la dur\u00e9e de l&rsquo;escale. A La F\u00e8re, Robert-Louis et William, pris pour des vulgaires vagabonds, avaient \u00e9t\u00e9 refoul\u00e9s par une sinistre aubergiste. Cet exc\u00e8s de prudence me rapproche un peu plus du colporteur fantaisiste ; j&rsquo;accepte comme lui les d\u00e9sagr\u00e9ments du voyage, pr\u00eat \u00e0 accepter l&rsquo;inattendu, l&rsquo;inconfort d&rsquo;une rencontre.<br \/>\n<br \/>Je rengaine mon amour-propre, m&rsquo;acquitte de droit de couchage&#8230; demain est un autre jour.\tJe reverrai la rivi\u00e8re bord\u00e9e de saules et de roseaux, <em>\u00ab\u00a0\u00e7\u00e0 et l\u00e0&#8230; un gentil village parmi les arbres\u00a0\u00bb<\/em>, j&rsquo;aurai oubli\u00e9 la m\u00e9g\u00e8re, repris mon agr\u00e9able vagabondage, en passant d&rsquo;un sujet \u00e0 l&rsquo;autre.<br \/>\n<br \/>A la nuit tomb\u00e9e, au camping municipal de Vendeuil, je r\u00eave d&rsquo;une nuit \u00e9toil\u00e9e. \tLa chandelle \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s, je tente de m&rsquo;offrir les constellations de l&rsquo;h\u00e9misph\u00e8re nord, la \u00ab\u00a0Grande Casserole\u00a0\u00bb, Cassiop\u00e9e, P\u00e9gase, son carr\u00e9&#8230; le temps suspendu comme l&rsquo;\u00e9ternit\u00e9&#8230; je m&rsquo;\u00e9vade sur les terres de l&rsquo;Atlas, le Djebel Sargrho&#8230; campement parmi les amandiers et les lauriers roses, je revois le guide berb\u00e8re, le geste juste et pr\u00e9cis, le regard ac\u00e9r\u00e9, jouer les bergers de la Voie Lact\u00e9e.<br \/>\n<br \/>Mais au camping municipal, les saisonniers r\u00e9sidents n&rsquo;ont pas les vertus silencieuses et humbles des b\u00e9douins du d\u00e9sert. \tBruyants, ils vocif\u00e8rent autour du barbecue et se moquent bien de vos carnets vagabonds.<br \/>\n<br \/>Je m&rsquo;engouffre dans mon duvet, sous ma vo\u00fbte c\u00e9leste, chercher \u00e0 oublier les braillements des campeurs, les moustiques candidats kamikazes et la musique lancinante de la cascade de l&rsquo;Oise.<\/p>\n<p><em>\u00ab\u00a0Nous avons un instant pour lever les yeux vers les \u00e9toiles &#8230; Personne ne conna\u00eet les \u00e9toiles qui n&rsquo;a dormi, selon l&rsquo;heureuse expression fran\u00e7aise, \u00e0 la belle \u00e9toile.\u00a0\u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Robert-Louis Stevenson\t<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"David.Delannoy@ac-amiens.fr\">David DELANNOY<\/a><br \/>\nEcrivain-marcheur.<br \/>\n<br \/>Auteur de <em>Lectures Buissonni\u00e8res<\/em> (Editions La Vague Verte) et de <em>Picardie Vagabonde<\/em> (\u00e9ditions Punch &#8211; 30 textes illustr\u00e9s d&rsquo;aquarelles de Roger Noyon et de<br \/>\nJean-Marc Agricola).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0Je pourrais compulser mes livres d&rsquo;histoire, si vous y tenez beaucoup, et vous citer deux ou trois dates [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":3,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[3],"tags":[28,33,37],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/268"}],"collection":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/3"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=268"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/268\/revisions"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=268"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=268"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=268"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}