{"id":524,"date":"2005-10-19T22:20:48","date_gmt":"2005-10-19T20:20:48","guid":{"rendered":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2005\/10\/19\/lhopital-lariboisiere\/"},"modified":"2005-10-19T22:20:48","modified_gmt":"2005-10-19T20:20:48","slug":"lhopital-lariboisiere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2005\/10\/19\/lhopital-lariboisiere\/","title":{"rendered":"L&rsquo;H\u00f4pital Lariboisi\u00e8re"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Regardez bien cette image de la place Pigalle.<br \/>\nSi vous allez vous y promenez aujourd&rsquo;hui, vous verrez ce que \u00ab\u00a0le Progr\u00e8s\u00a0\u00bb a fait d&rsquo;une des plus jolies fontaines parisiennes construites par Davioux !<\/p>\n<p><!--more--><br \/>\n<img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1863\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_PlacePigalle.jpg\" alt=\"PlacePigalle.jpg\" align=\"center\" width=\"450\" height=\"285\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_PlacePigalle.jpg 450w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_PlacePigalle-300x190.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 450px) 94vw, 450px\" \/><\/p>\n<p><em>Par Francette Cl\u00e9ret, Pascal Gautrin et Bernard Vassor<\/em><\/p>\n<p>Max Jacob, renvers\u00e9 par une voiture sur la place Pigalle, est conduit \u00e0 l&rsquo;H\u00f4pital :<\/p>\n<p>Extraits de <em>Ce n&rsquo;est encore que l&rsquo;aube<\/em>, de Max Jacob<br \/>\n<em>(Le Roi de B\u00e9otie &#8211; Nuits d&rsquo;h\u00f4pital et l&rsquo;Aurore)<\/em> :<\/p>\n<p>&#61485; \u00c9crit dans les rues de Paris &#61485;<\/p>\n<p>Pass\u00e9 et repass\u00e9 devant cet arc de Triomphe, le porche de l&rsquo;H\u00f4pital. Adieu ! Ainsi le criminel revient au coin fatal. Vous, fant\u00f4mes blancs que j&rsquo;aper\u00e7ois \u00e0 travers les grilles, bonjour ! Fant\u00f4mes galonn\u00e9s qui font penser aux gares que demain touriste j&rsquo;affronterai, bonjour ! Bonjour adieu ! Bonjour adieu ! C&rsquo;est l&rsquo;heure de la soupe : j&rsquo;entends rouler des chars sur les dalles. Ces dames coiff\u00e9es de leurs orgueilleux mouchoirs de nonnes se r\u00e9unissent dans leur buffet pr\u00e9au (c\u00f4t\u00e9 des dames) et ces messieurs tout blancs aussi (c\u00f4t\u00e9 des hommes) jettent sur l&rsquo;autre sexe plus d&rsquo;un regard : <em>\u00ab Je serais aujourd&rsquo;hui infirmi\u00e8re major, si j&rsquo;avais su plier, mais ce n&rsquo;est pas mon caract\u00e8re ! \u00bb \u00ab On a toutes les faveurs lorsque l&rsquo;on est fille m\u00e8re ! \u00bb \u00ab As-tu vu la fa\u00e7on dont elle m&rsquo;a regard\u00e9 ? J&rsquo;ai mieux ! Et puis elle est mari\u00e9e ; c&rsquo;est pas des choses \u00e0 faire ! &#61485; Veilleur de nuit, c&rsquo;est des m\u00e9tiers de flemmard. &#61485; As pas peur, si je travaillais pas le jour dans mon m\u00e9tier&#8230;&#61485; Quand donc est-ce que tu dors ? &#61485; Je dors quand \u00e7a se trouve ! &#61485; Mince ! Le sommeil pour moi c&rsquo;est sacr\u00e9 ! \u00bb<\/em>Pass\u00e9 et repass\u00e9 devant cet arc de Triomphe, le porche de la souffrance. Adieu ! Les externes sont sortis en boutonnant des gants : <em>\u00ab Ah ! Cher ! Quelle inqui\u00e9tude ! L&rsquo;h\u00f4pital me d\u00e9go\u00fbte et le sang me fait trouver mal de frayeur ! Ce milieu, \u00e0 part toi, me fait lever le c\u009cur. Pas un seul sentiment ! Pas l&rsquo;ombre de po\u00e9sie ! Le chef ne pense qu&rsquo;\u00e0 son Mus\u00e9e Dupuytren de vivants !les malades sont m\u00e9diocres, et chaque \u00e9tudiant sent son b\u00e2ton de mar\u00e9chal dans sa trousse ! Pas d&rsquo;amour ! L&rsquo;ambition ! Pouah ! &#61485; Fais-toi artiste ! &#61485;Pour imiter les autres ? Je n&rsquo;ai pas de talent. &#61485; Acteur ? &#61485; Je n&rsquo;ai pas de moyens, comme ils disent. &#61485; Commer\u00e7ant, financier ? &#61485; Pouah ! L&rsquo;argent ! L&rsquo;argent ! &#61485; Alors, mon vieux, tu n&rsquo;as qu&rsquo;\u00e0 te ficher \u00e0 la Seine. &#61485; J&rsquo;y songe ! \u00bb<\/em> Le chef qui passait entend ce dialogue et incline la t\u00eate tristement : \u00ab<em> Vingt ans ! Jourdan, venez me parler demain matin, si vous voulez, apr\u00e8s la visite. Vous avez besoin d&rsquo;une consultation. \u00bb Roger Jourdan rougit et sourit et rougit ; son compagnon reprend : \u00ab Moi ! C&rsquo;est l&rsquo;orthop\u00e9die ! Mon beau-p\u00e8re et mon oncle ont un grand magasin dans la rue R\u00e9aumur : je veux \u00eatre docteur pour avoir sur une enseigne : &#8220;Successeur, fils, docteur de la Facult\u00e9 de m\u00e9decine !&#8221; c&rsquo;est pourquoi j&rsquo;\u00e9tudie les pieds. Viens-tu au Dancing ce soir ? &#61485; Je vais chez ma fianc\u00e9e ! \u00bb<\/em> Adieu. Et moi : <em>\u00ab Le mal du Si\u00e8cle ! Le mal des Si\u00e8cles, c&rsquo;est l&rsquo;ignorance de soi-m\u00eame et des autres, la seule qui compte. Corollaire = l&rsquo;ignorance de Dieu. Passer sous l&rsquo;arc de la Souffrance, la Porte de Lariboisi\u00e8re, sans lever les yeux ! \u00bb<\/em>L&rsquo;h\u00f4pital, c&rsquo;est la gare : les voyageurs pour le pays des ombres ! Les voyageurs pour une autre sant\u00e9 ! Les voyageurs pour la nouvelle vie ! Ou pour la m\u00eame quand vous aurez chang\u00e9 de ton ! Ah ! j&rsquo;ai tout oubli\u00e9 dans le fiacre qui porte des tableaux \u00e0 vendre, \u00e0 vendre ou \u00e0 donner, j&rsquo;oublie les lits o\u00f9 meurent mes fr\u00e8res, les nuits de cauchemars \u00e9veill\u00e9s et les petites lampes bleues du plafond dans l&rsquo;obscurit\u00e9 \u00e9ternelle de la nuit. J&rsquo;oublie&#8230; voici la foule !&#8230; J&rsquo;oublie&#8230; voici les amis&#8230; j&rsquo;oublie la mort&#8230; voici les drames insignifiants, les injures qu&rsquo;on pardonne et qu&rsquo;on n&rsquo;oublie pas et toute la vanit\u00e9 litt\u00e9raire impudente et railleuse, voici les bornes de l&rsquo;esprit artistique&#8230; j&rsquo;oublie les malades pauvres&#8230; voici les infortunes, le cynisme des propos (mes vices qui reprennent l&rsquo;assaut), l&rsquo;aplomb qui cache mal l&rsquo;inqui\u00e9tude, l&rsquo;inqui\u00e9tude qui ne cache pas l&rsquo;aplomb, et les compliments d&rsquo;usage, les appartements chers, la mis\u00e8re qui rit, les rires qui font croire \u00e0 l&rsquo;esprit et le ton d\u00e9gag\u00e9 qui fait croire \u00e0 la gr\u00e2ce : \u00ab On a dit&#8230; chacun sait&#8230; \u00bb &#61485; Le vrai est toujours neuf. L&rsquo;h\u00f4pital, c&rsquo;est la gare. Partir, je vais partir vers le soleil, vers la puret\u00e9 et devant cette porte romaine, la porte de l&rsquo;h\u00f4pital, je vois d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;oc\u00e9an : non, c&rsquo;est Paris ! Ce Paris de Jugement Dernier qu&rsquo;a peint et dessin\u00e9 Daumier ! Ah ! Paris malgr\u00e9 les porcelaines des bars, malgr\u00e9 les moteurs, malgr\u00e9 la vie dans le ciel.<br \/>\n<br \/>Malgr\u00e9 la vie sous terre et l&rsquo;\u00e9lectricit\u00e9, Paris, tu n&rsquo;as pas tant chang\u00e9 depuis que le sombre Musset buvait ta boue qui tache, couleur d&rsquo;absinthe grise.<\/p>\n<figure id=\"attachment_1864\" aria-describedby=\"caption-attachment-1864\" style=\"width: 392px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1864\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_pigallediaz.jpg\" alt=\"La place Pigalle par Diaz.\" title=\"La place Pigalle par Diaz.\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"392\" height=\"375\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_pigallediaz.jpg 392w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_pigallediaz-300x287.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 392px) 94vw, 392px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-1864\" class=\"wp-caption-text\">La place Pigalle par Diaz.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Ton ciel est doux, mais que la terre est pauvre ! Paris ! Tout est noir de poussi\u00e8re, chapeaux noirs, maisons. Ah ! Quelle d\u00e9fensive a les passants aimables et bienveillants ! Et courb\u00e9s par les fl\u00e9aux qui font pleurer les femmes chez les m\u00e9decins, le Parisien poli, sens\u00e9, mod\u00e9r\u00e9, se croit le roi du monde, il en pourrait \u00eatre l&rsquo;orgueilleux esclave. Ah ! Cache tes \u00e9gouts, on les pressent ! Il se peut cependant que gris\u00e9 par les liqueurs d&rsquo;un bar auquel Paris donne des noms \u00e9tranges pour s&rsquo;oublier, tu prennes un jour pour la beaut\u00e9 des femmes tes propres d\u00e9sirs, pour le luxe des Parisiens celui d&rsquo;un snob br\u00e9silien, pour la fantaisie les stupides inventions de la mode, une auto revernie pour une voiture neuve, le front d&rsquo;un vieux sp\u00e9cialiste pour celui d&rsquo;un sage, les diseurs d&rsquo;anecdotes pour des hommes d&rsquo;esprit et les rires des filles pour de la gaiet\u00e9, rentre en toi-m\u00eame, si tu aimes la v\u00e9rit\u00e9 et va faire un tour dans les tribunaux ; c&rsquo;est l\u00e0 que tu conna\u00eetras la trame de Paris, d&rsquo;o\u00f9 vient l&rsquo;argent quand il y en a, et ce que peut cacher le calme d&rsquo;une femme et l&rsquo;air sportif de son \u00e9poux. H\u00f4pital, Paris ne pense pas \u00e0 la mort.<\/p>\n<p>H\u00f4pital, mausol\u00e9e des vivants, tu es entre deux gares, gare toi-m\u00eame pour les d\u00e9parts d&rsquo;o\u00f9 on ne revient pas. Je m&rsquo;agenouille en pens\u00e9e devant ton seuil ; je remercie Dieu qui m&rsquo;a laiss\u00e9 parmi les hommes de la terre. Sur ce banc pour moi la faiblesse et la fatigue ressemblent \u00e0 l&rsquo;agonie. T\u00eate si faible encore et \u00e7a commande \u00e0 tout, la t\u00eate ! Pauvres membres comme vieillis \u00e0 pauvre t\u00eate si faible toujours, si faible encore. Agonie ! La fatigue ! Oh ! Faiblesse. Oh\u00e9 ! Les gens press\u00e9s des autos, vous mourrez ! Vous mourrez ! Oh\u00e9 ! Les chiens de sexe, les jeunes et les vieux, vous mourrez ! Les femmes popotes et celles de la grande vie, les bas-bleus, vous mourrez, mes amis ! Les gens des autos, \u00e9coutez ! \u00c9coutez donc mon glas, je dis que vous mourrez. Je viens de l&rsquo;apprendre \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital et je vous le crie boulevard Magenta. Vous mourrez, nous mourrons. O mot effroyablement vrai, \u00f4 mot de v\u00e9rit\u00e9, de seule v\u00e9rit\u00e9, mot qu&rsquo;on ne peut remuer et qu&rsquo;il faut toucher avec le doigt de la pens\u00e9e, vous mourrez. Mais \u00e9coutez-moi donc au lieu de filer : nous allons mourir tout \u00e0 l&rsquo;heure&#8230; Je n&rsquo;ai rien dit, il y a sur ce banc un petit homme l\u00e2che, c&rsquo;est moi, moi qui ne suis pas mort place Pigalle sous l&rsquo;auto, moi qui ne suis pas mort dans la salle Grisolle (lit 33, salle Grisolle, h\u00f4pital Lariboisi\u00e8re). Le petit homme l\u00e2che est p\u00e2le : il n&rsquo;a rien dit. Eh bien, merci, on a trop peur du ridicule et puis on vous prend tout de suite pour un fou \u00e0 Paris. Fous nous tous ! Devant la chair qui pourrit dans un lit froid, dans ce lit ti\u00e8de hier, vous n&rsquo;avez donc pas arr\u00eat\u00e9 votre esprit, non ! Dieu, je vous dois le peu que j&rsquo;ai de vie qui v\u00e9g\u00e8te, l&rsquo;h\u00f4pital qui m&rsquo;ouvrit la vie en me s\u00e9parant de la mort ! Mon Dieu qui m&rsquo;\u00e9clairez, \u00e9clairez ces passants. En novembre, ils iront un dimanche au cimeti\u00e8re, faites-les fr\u00e9mir devant ces d\u00e9bris qu&rsquo;ils seront eux-m\u00eames. Fr\u00e9mir ! On ne sait rien des morts, sinon qu&rsquo;on leur ressemblera. Morts ! Nous serons tous morts : cette femme qui passe et moi, ce gros homme qui perd son chapeau sera mort, et ce livreur de Dufayel sera mort, et ce camelot et sa compagne poussi\u00e9reuse et moi ! Moi je serai mort. Tout se retourne, le soleil, les possibilit\u00e9s de devenir, la ville, les parents, les voisins, il n&rsquo;y a plus que la porte sur le vide. On quitte&#8230; on quitte ce qui est la vie ; Dieu d\u00e9chire cette feuille, il la jette. Oh ! pour moi, p\u00e9nitent, je sais&#8230; j&rsquo;entre en tremblant avec l&rsquo;espoir que Votre Intelligence Auguste ne m\u00e9prisera pas mes efforts vers le Bien, mais eux, coureurs sans frein, fouett\u00e9s par les diables d\u00e9j\u00e0&#8230; jusqu&rsquo;o\u00f9 ?&#8230; O mort pour eux tous, les Sans-abri ! Pour moi ! Le p\u00e9cheur, \u00f4 mort que tu m&rsquo;effraies.<br \/>\nLe sang sur le rocher ! Le rocher c&rsquo;est une belle limousine du meilleur fabricant, disent les t\u00e9moins de l&rsquo;accident. Rassurez-vous, gens trop sensibles que le sang fait trembler et non la douleur, il n&rsquo;y a pas de sang dans mon histoire, il n&rsquo;y a pas de sang dans mon histoire ! Mais il est temps que je m&rsquo;en explique. Ah ! Les autos ! Mon c\u009cur leur montre le poing. La civilisation qui nous a valu les autos nous a valu les obus : les unes ne sont pas moins dangereuses, n&rsquo;est-il pas vrai, que les autres. Quoi ! Messieurs les agents de la paix de la ville, vous tol\u00e9rez que les v\u00e9hicules y circulent avec des vitesses pareilles \u00e0 huit heures du soir. Non, certes, les obus que lan\u00e7aient les Allemands n&rsquo;\u00e9taient pas moins dangereux : on se cachait d&rsquo;eux dans les caves faudra-t-il vivre pour vivre en s\u00fbret\u00e9 dans le sous-sol avec les rats et le m\u00e9tropolitain ? Donc, c&rsquo;\u00e9tait un beau soir d&rsquo;hiver ; l&rsquo;Op\u00e9ra nous donnait la repr\u00e9sentation du Tricorne pour la seconde fois et j&rsquo;y devais applaudir les talents d&rsquo;un ami. J&rsquo;avais fait sans entrain la toilette que commandent de telles circonstances ; avec dans l&rsquo;\u00e2me la paix du devoir, je calculai la succession des lignes du chemin de fer souterrain qui me conduirait \u00e0 son accomplissement. J&rsquo;avais descendu la rue des Martyrs qui du Sacr\u00e9-c\u009cur m\u00e8ne un P\u00e9cheur au Si\u00e8cle et le ram\u00e8ne vers Lui et j&rsquo;atteignais la place Pigalle, rond-point de tous les vices de la Terre, quand je fus environn\u00e9 de voitures plus rapides qu&rsquo;un train. Que Dieu pardonne \u00e0 ces bandits comme je le fais ici, mais que Dieu nous pr\u00e9serve de leurs coups.<br \/>\nOn releva, dit un t\u00e9moin, un cadavre en habit noir sur la chauss\u00e9e de bois de la place Pigalle. La t\u00eate d\u00e9passait la roue. \u00c9pouvante ! J&rsquo;y gagne de conna\u00eetre les dessous d&rsquo;une auto. Doux convalescent, maintenant ferme les yeux ; <strong>tu revois le Rond-point des vices de la terre tout noir : cette place ! Il n&rsquo;y a pas d&rsquo;agents : deux hommes bienveillants te soutiennent. Voici la devanture du pharmacien ; elle est close.<\/strong><em>\u00ab Ma bretelle gauche me g\u00eane.<br \/>\n<br \/>&#61485; Vous n&rsquo;avez pas de bretelle.<br \/>\n<br \/>&#61485; J&rsquo;ai donc la clavicule cass\u00e9e ? \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Tu ne revois plus rien, sinon la voiture o\u00f9 je suis, celle qui m&rsquo;a renvers\u00e9 ! Oh ! La belle voiture, on dirait d&rsquo;un wagon de premi\u00e8re classe. Quelqu&rsquo;un m&rsquo;interroge. Aurais-je la force de r\u00e9pondre ? Les mots viennent au hasard, j&rsquo;ai la t\u00eate perdue. Pourquoi me demande-t-on le nom de famille de ma tr\u00e8s respect\u00e9e m\u00e8re ? Tu ne revois plus rien. Ainsi voil\u00e0 la mort ! C&rsquo;est la mort dans la rue, sans pr\u00eatre, sans parents, au milieu d&rsquo;anonymes. O mort impr\u00e9visible ! C&rsquo;est donc l\u00e0 que tu m&rsquo;as pris ! C&rsquo;est donc ainsi que tu nous prends&#8230; Qu&rsquo;euss\u00e9 je fait devant Dieu alourdi de mes p\u00e9ch\u00e9s ? Que serais-je devenu pour n&rsquo;avoir pas eu le temps de me recueillir avant de para\u00eetre devant le seul Juge ? Ah ! Terrible le\u00e7on ! rappelle-toi la parabole des Vierges folles : pour vous aussi viendra soudainement l&rsquo;av\u00e8nement de la Justice Finale et malheur \u00e0 la Vierge folle qui n&rsquo;aura pas fait pour son \u00e2me provision de gr\u00e2ce, pour sa lampe provision d&rsquo;huile. Je voudrais me souvenir : je ne le puis&#8230; on me porte ou je marche, je ne sais&#8230; il y a un grand pr\u00e9au tr\u00e8s propre, une petite lumi\u00e8re, une chaise de fer peinte en vert clair, je suis assis sur la chaise. Un homme vient qui me demande le nom de famille de ma tr\u00e8s respect\u00e9e m\u00e8re, puis un jeune homme tr\u00e8s comme il faut :<br \/>\n<br \/>\u00ab<em> Vous avez la clavicule gauche cass\u00e9e.<br \/>\n<br \/>&#61485; Oui ! J&rsquo;ai la&#8230; \u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Ah ! Monsieur l&rsquo;interne, vous paraissiez bon, attentif et humain, pourquoi m&rsquo;abandonner \u00e0 demi nu sur une chaise de fer et seul ? Ce n&rsquo;est pas que je souffre mais dans l&rsquo;\u00e9tat de faiblesse o\u00f9 je suis quels nouveaux maux ne dois-je pas attendre. Monsieur l&rsquo;interne ! Ce n&rsquo;est pas ma cause que je d\u00e9fends par cet \u00e9crit, c&rsquo;est celle des pauvres et au nom de Notre Seigneur J\u00e9sus-Christ. Ce n&rsquo;est pas moi qui suis sur cette chaise de fer, ce n&rsquo;est pas \u00e0 moi, po\u00e8te c\u00e9libataire et bourgeois, que votre n\u00e9gligence va donner une congestion pulmonaire, c&rsquo;est \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re que vous allez donner une congestion pulmonaire. Ah ! Vous ne craignez pas les haines, les vengeances ; vous n&rsquo;avez donc pas plus peur des hommes que vous n&rsquo;avez peur de Dieu, monsieur l&rsquo;interne. Moi je suis indulgent, vous savez ! Je connais les nuits de travail, les exigences du travail et de la science, je sais qu&rsquo;on n&rsquo;aime pas \u00e0 \u00eatre d\u00e9rang\u00e9 et qu&rsquo;on retourne, la corv\u00e9e faite, \u00e0 son microscope, \u00e0 ses d\u00e9couvertes, ou plus simplement aux \u00e9tudes pr\u00e9paratoires du prochain concours ou de la th\u00e8se, je sais aussi ce qu&rsquo;est l&rsquo;envahissement du fonctionnarisme&#8230; mais ne soyons pas injuste, on ne peut pas \u00eatre des h\u00e9ros \u00e0 toute heure. Tenez ! Je vais plus loin ! Vous m&rsquo;avez donn\u00e9 par votre n\u00e9gligence une congestion pulmonaire, eh bien ! Je vous en remercie ! Vous m&rsquo;avez enseign\u00e9 la mort, la souffrance, et je voudrais qu&rsquo;on l&rsquo;enseign\u00e2t \u00e0 tous : c&rsquo;est tr\u00e8s sain. Combien de temps suis-je demeur\u00e9 assis sur une chaise de fer, demi nu, dans un pr\u00e9au, pendant cette froide nuit du 27 janvier, je ne sais. Je n&rsquo;avais pas d&rsquo;\u00e2me. On compta, je crois bien, mes effets, et ce qu&rsquo;ils contenaient on en fit un proc\u00e8s-verbal, il fallut le signer ; on me demanda, je crois bien, encore le nom de famille de ma respect\u00e9e m\u00e8re, puis je restai seul, toujours seul sur ma chaise. Vous m&rsquo;entendez bien, monsieur l&rsquo;interne, la Soci\u00e9t\u00e9 tout enti\u00e8re \u00e9tait seule sur une chaise de fer dans un pr\u00e9au nu et froid pendant que vous \u00e9tudiiez les mati\u00e8res de votre prochain concours. Y a-t-il un cours de morale pratique \u00e0 la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Paris. S&rsquo;il n&rsquo;y a pas de cours de morale pratique \u00e0 la Facult\u00e9 de m\u00e9decine de Paris, je propose qu&rsquo;on en cr\u00e9e un. H\u00e9las ! Encore un concours ! Encore des mati\u00e8res ! Encore une raison pour messieurs les internes de laisser la Soci\u00e9t\u00e9 enti\u00e8re sur une chaise de fer dans un pr\u00e9au.<\/p>\n<p>Enfin quelqu&rsquo;un ! C&rsquo;est une brave femme : elle est tout \u00e9chauff\u00e9e, la pauvre ! Elle enl\u00e8ve son bon manteau et son chapeau. Un infirmier la suit :<br \/>\n<br \/><em>\u00ab Faut lui faire un bain, je suis s\u00fbr qu&rsquo;il n&rsquo;y aura pas d&rsquo;eau encore cette fois ! J&rsquo;suis en retard, hein ? Ma belle-m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 malade. Oh ! Que c&rsquo;est ennuyeux !<br \/>\n<br \/>&#61485; Les messieurs comme \u00e7a, c&rsquo;est pas sale.<br \/>\n<br \/>&#61485; \u00c7a ne fait rien, faut lui faire un bain. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>On m&rsquo;enl\u00e8ve ce qui me reste de v\u00eatements et l&rsquo;eau ne coule pas. Si ! L&rsquo;eau coule : elle coule froide. La brave femme, avec un grand d\u00e9vouement, me lave \u00e0 l&rsquo;\u00e9ponge, elle lave aussi mes habits qu&rsquo;on met dans un sac.<\/p>\n<p><em>\u00ab Eh bien ! dit l&rsquo;infirmier, c&rsquo;est-y jusqu&rsquo;\u00e0 demain qu&rsquo;il restera dans le bain celui-l\u00e0. Y en a d&rsquo;autres qui veulent la place. \u00bb<\/em>Je grelotte, j&rsquo;entends des cris dans ma poitrine qui montent sans que je puisse les retenir. Chaque respiration soul\u00e8ve la chair d\u00e9chir\u00e9e. Vraiment, pour la premi\u00e8re fois depuis l&rsquo;accident, je souffre. Y a-t-il encore des formalit\u00e9s ? Ah ! \u00c7a m&rsquo;est \u00e9gal. Je souffre, je g\u00e9mis, je souffre, je souffre, l&rsquo;univers n&rsquo;est rien, ma souffrance est tout. Je suis devenu depuis une heure paquet de douleurs, et ce paquet de douleurs est sur une civi\u00e8re. Des corridors et des corridors ! La cour glac\u00e9e ! Chaque mouvement berce ma douleur bruyante. Voici une salle, pleine de fum\u00e9e de tabac, pleine de lits. J&rsquo;exp\u00e9rimente que la fum\u00e9e de tabac fait tousser les malades, j&rsquo;exp\u00e9rimente que la toux est une inexprimable douleur pour les pneumoniques. Comme \u00e0 ces heures-l\u00e0, je l&rsquo;appris dans la suite, il n&rsquo;y a pas de m\u00e9dicaments, je souffris toute une infernale nuit de la toux, du tabac, de la poitrine, d&rsquo;une immense d\u00e9faillance qui m&#8217;emp\u00eachait d&rsquo;invoquer mon seul secours dans l&rsquo;abandon. J&rsquo;oubliais Dieu et je n&rsquo;avais pas la force de ne pas l&rsquo;oublier. Eh quoi ! Mourir sans penser \u00e0 Dieu ! Monsieur l&rsquo;aum\u00f4nier n&rsquo;\u00e9tait pas l\u00e0 et certes personne n&rsquo;aurait eu l&rsquo;id\u00e9e de l&rsquo;aller chercher.<\/p>\n<figure id=\"attachment_1865\" aria-describedby=\"caption-attachment-1865\" style=\"width: 280px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1865\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_germinielariboisiere.jpg\" alt=\"Germinie Lacerteux, l'h\u00e9ro\u00efne des Goncourt, \u00e0 l'h\u00f4pital Lariboisi\u00e8re.\" title=\"Germinie Lacerteux, l'h\u00e9ro\u00efne des Goncourt, \u00e0 l'h\u00f4pital Lariboisi\u00e8re.\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"280\" height=\"437\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_germinielariboisiere.jpg 280w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2005\/10\/jpg_germinielariboisiere-192x300.jpg 192w\" sizes=\"(max-width: 280px) 94vw, 280px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-1865\" class=\"wp-caption-text\">Germinie Lacerteux, l&rsquo;h\u00e9ro\u00efne des Goncourt, \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital Lariboisi\u00e8re.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Le lendemain, des hommes aussi distingu\u00e9s que savants, se demand\u00e8rent \u00e0 mon chevet comment les roues d&rsquo;une voiture pouvaient d\u00e9terminer une congestion pulmonaire. <\/p>\n<p>\u00ab Traumatisme ! \u00bb voil\u00e0 un mot que j&rsquo;ai appris ce matin-l\u00e0,<br \/>\n<br \/>\u00ab C&rsquo;est une congestion pulmonaire qui ne demandait qu&rsquo;\u00e0 se d\u00e9clarer, dit l&rsquo;un.<br \/>\n<br \/>&#61485; Il \u00e9tait dans un \u00e9tat de faiblesse extraordinaire \u00bb, dit un autre.<br \/>\n<br \/>Par compassion pour ceux qui m&rsquo;ont re\u00e7u, ou pour moi-m\u00eame, je ne d\u00e9clarai pas ma mani\u00e8re de comprendre l&rsquo;origine du mal. Mais aujourd&rsquo;hui que d&rsquo;un banc du boulevard Magenta je contemple le mausol\u00e9e des vivants, je croirais augmenter les maux de ceux qui m&rsquo;y doivent succ\u00e9der en ne signalant pas dans l&rsquo;admirable service des h\u00f4pitaux cette imperfection : des n\u00e9gligences dangereuses \u00e0 l&rsquo;arriv\u00e9e des malades. Avant de me laisser aller \u00e0 des reproches envers une administration \u00e0 qui je dois de la reconnaissance, j&rsquo;ai demand\u00e9 le conseil d&rsquo;un sage : ne pas signaler un travers, c&rsquo;est s&rsquo;en rendre complice, m&rsquo;a-t-il dit, et j&rsquo;en suis persuad\u00e9&#8230;<\/p>\n<p>H\u00f4pital, n&rsquo;es-tu pas le Paradis ? Pas tout \u00e0 fait, tu es un Purgatoire, dans son lit blanc un malade sent qu&rsquo;il est mort et qu&rsquo;il souffre encore : d&rsquo;assez bons anges voltigent ici et l\u00e0 ; condamn\u00e9s \u00e0 laver les mosa\u00efques du plancher d\u00e8s le matin, \u00e0 porter des vaisselles pleines de la nourriture ou des immondices qu&rsquo;elle produit, \u00e0 contempler les horribles r\u00e9alit\u00e9s de l&rsquo;apparence humaine. Dans le calme d&rsquo;apr\u00e8s la mort la douleur terrestre persiste. C&rsquo;est l\u00e0 le Purgatoire ! Les g\u00e9nies inventent bien ce qui peut faire souffrir davantage un mort : ils introduisent dans ce qui reste de ta chair les douloureuses aiguilles \u00e0 ponction, mais c&rsquo;est pour te faire m\u00e9riter le Paradis des sant\u00e9s reconquises. Puis voici les journaux \u00e9crits en caract\u00e8res illisibles et des figures terrestres un jour surgissent sans qu&rsquo;on les ait senti venir ; elles parlent bas ; elles disent avoir \u00e9t\u00e9 des amis au temps que tu vivais.<\/p>\n<p>\u00ab<em> Il faut l&rsquo;envoyer \u00e0 la radiographie ! \u00bb<\/em> dit un savant g\u00e9nie d\u00e9guis\u00e9 en parfait homme du monde.<br \/>\n<br \/>Louange aux anges consolateurs du Purgatoire ! Louange \u00e0 ceux qui adoucissent les maux des malheureux, qui consacrent leur talent \u00e0 diminuer leurs supplices ! Louange \u00e0 l&rsquo;infirmier Pierre de la <strong>salle Chassaignac<\/strong> (service du tr\u00e8s distingu\u00e9 chirurgien Wiart). L&rsquo;infirmier Pierre a le g\u00e9nie de son m\u00e9tier, il touche un malade comme un pianiste respectueux de son art : <strong>\u00ab L\u00e0 ! Une main \u00e0 la nuque, l&rsquo;autre au genou, ne vous raidissez pas ! Abandonnez-vous ! Laissez-vous aller ! \u00bb<\/strong> Ah ! Pourquoi les d\u00e9mons de la R\u00e9ception des Marchandises ne vous ressemblent-ils pas ? H\u00e9las ! Toute entr\u00e9e dans un monde nouveau est p\u00e9nible : c&rsquo;est une loi.<\/p>\n<p>Une main aux genoux, l&rsquo;autre \u00e0 la nuque, l&rsquo;infirmier Pierre m&rsquo;e\u00fbt port\u00e9 en Chine : avec des g\u00e9missements adoucis, sans un cri il me porte aux radiographies. Voil\u00e0 que les souvenirs reviennent \u00e0 ma m\u00e9moire, euss\u00e9-je pu alors en esp\u00e9rer un seul ? Infirmier Pierre, je me rappelle ce matelas en pyramide o\u00f9, par vos soins intelligents, mon dos s&rsquo;appuyait pour que je respirasse, le traversin attach\u00e9 au milieu du lit pour que je ne glissasse pas. J&rsquo;ai connu les bonnes volont\u00e9s \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital, mais plus d&rsquo;exp\u00e9rience, d&rsquo;attention, de bonhomie souriante, non certes. Ah ! Qu&rsquo;au Purgatoire beaucoup d&rsquo;anges soient consolateurs ; il deviendra le Paradis ! Que sur la terre beaucoup d&rsquo;hommes fassent leur m\u00e9tier avec une adroite bont\u00e9 et il n&rsquo;y aura plus besoin d&rsquo;enfer ailleurs. Quel est donc le nom de ce radiographe qui laisse d\u00e9truire la chair de ses mains par le radium plut\u00f4t que de renoncer \u00e0 servir l&rsquo;humanit\u00e9 ? Son nom est c\u00e9l\u00e8bre pour tout le monde : ma m\u00e9moire ne veut pas qu&rsquo;il le soit pour moi. C&rsquo;est pourtant \u00e0 ce h\u00e9ros v\u00e9ritable que je dois la connaissance qu&rsquo;on eut de mon \u00e9tat. Certes oui ! h\u00e9ros autant de fois grand qu&rsquo;il y a de secondes dans une heure d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, autant de fois grand qu&rsquo;il y a d&rsquo;heures dans un jour d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme, de jours dans une ann\u00e9e, d&rsquo;ann\u00e9es dans une vie d&rsquo;h\u00e9ro\u00efsme. Pour consacrer votre saintet\u00e9, ce n&rsquo;est pas le miracle qui manque sans doute, mais plut\u00f4t qu&rsquo;il soit fait au nom du Seigneur. Mais y a-t-il un h\u00e9ro\u00efsme d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 qui d\u00e9plaise \u00e0 Dieu ? Je ne puis le croire et l&rsquo;abb\u00e9 L&#8230; m&rsquo;enseigne m\u00eame le contraire. \u00ab &#8230; la religion est un soutien pour ceux qui ont besoin d&rsquo;elle \u00bb, m&rsquo;a-t-il dit. Combien h\u00e9las ! En ont besoin et ne s&rsquo;en doutent point dans ce Purgatoire de l&rsquo;H\u00f4pital qui deviendrait le Paradis sans eux. Il fut convenu qu&rsquo;on gu\u00e9rirait ma pneumonie dans une salle de m\u00e9decine et qu&rsquo;on surveillerait ma clavicule de loin. Adieu, infirmier Pierre ! Adieu ou au revoir ! Mon arriv\u00e9e fut une d\u00e9ception : ah ! Combien n&rsquo;ai-je pas d\u00e9\u00e7u de gens dans ma vie pleine d&rsquo;espoirs et d&rsquo;inconscients mensonges. Les protecteurs de mon enfance attendaient un savant ou un honn\u00eate fonctionnaire, je leur ai donn\u00e9 une esp\u00e8ce d&rsquo;artiste assez ignare ; \u00e0 ceux de ma jeunesse qui attendaient un peintre, j&rsquo;ai donn\u00e9 un \u00e9crivain et r\u00e9ciproquement, \u00e0 d&rsquo;autres je n&rsquo;ai rien donn\u00e9 du tout. Un docteur esp\u00e9rait par le bris de quelques c\u00f4tes des ecchymoses int\u00e9ressantes dans les poumons : il fut d\u00e9\u00e7u. Et bient\u00f4t, ob\u00e9issant \u00e0 la mobile convention qui lie les gu\u00e9risseurs et les d\u00e9mons de la bronchite selon les modes et les temps, ceux-ci m&rsquo;abandonn\u00e8rent devant les ventouses et la poudre de Dower. Puiss\u00e9-je un jour d\u00e9cevoir les d\u00e9mons de l&rsquo;Enfer, du vrai, ceux qui clignent de l&rsquo;oeil et ricanent \u00e0 chacune de mes chutes. Ah ! Satan, de quelque nom que tu te nommes, puiss\u00e9-je par le consentement de Dieu un jour d\u00e9cevoir tes porteurs d&rsquo;outils \u00e0 supplice et tes gendarmes !<\/p>\n<p>O s\u00e9jour apaisant ! La main de l&rsquo;humanit\u00e9 intelligente a dispos\u00e9 les lignes calmes et les couleurs blanches pour faire de la salle o\u00f9 je suis un s\u00e9jour apaisant. Un gouvernement plus autoritaire, mais plus intelligent que tout autre, a r\u00e9gl\u00e9 ton bonheur et ton temps. Tu t&rsquo;endormiras avec le soleil, tu t&rsquo;\u00e9veilleras avec lui pour que les r\u00e8gles de l&rsquo;univers soient les tiennes et que vous ne vous importuniez pas mutuellement. Chloral, bromure et v\u00e9ronal collaboreront avec les astres pour maintenir cette harmonie naturelle. Pr\u00e9c\u00e9dant et suivant ton beau sommeil et le coupant m\u00eame parfois quand ils ont lieu l&rsquo;un et l&rsquo;autre \u00e0 quatre heures du matin, les repas feront une agr\u00e9able diversion \u00e0 ta r\u00eaverie et \u00e0 tes r\u00eaves. O repas \u00e9galitaires, combien vous avez satisfait mes instincts collectivistes. Et cela aussi est apaisant. Pour moi ! Il est bien entendu, n&rsquo;est-ce pas, que je parle pour moi. Ah ! Si phtisique j&rsquo;avais eu besoin d&rsquo;un bifteck ! Si lombalgique, d&rsquo;un r\u00e9gime d\u00e9chlorur\u00e9, ces repas m&rsquo;eussent peut-\u00eatre co\u00fbt\u00e9 la vie ou la douleur, mais la vie est-elle si pr\u00e9cieuse ! Et la douleur, je ne me lasserai pas de le r\u00e9p\u00e9ter, est la sant\u00e9 de l&rsquo;\u00e2me.<br \/>\nEh quoi ! Ne sommes-nous habitu\u00e9s \u00e0 la souffrance comme le cuisinier \u00e0 ses rago\u00fbts. Je vous assure que nous aurions autant de peine \u00e0 nous s\u00e9parer d&rsquo;elle que lui d&rsquo;eux. Voil\u00e0 ! La journ\u00e9e s&rsquo;\u00e9coule dans cette r\u00e9gularit\u00e9 m\u00e9lodieuse, les m\u00eames erreurs &#61485; s&rsquo;il y en a &#61485; reviennent avec la m\u00eame douceur et se transforment en v\u00e9rit\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition : il me semble entendre dans l&rsquo;air cette musique par laquelle Gluck a peint les Champs Elys\u00e9e des pa\u00efens. \u00ab<em> Dans ce tendre asile aimable et tranquille&#8230; \u00bb<\/em> Oui, les parisiens eux-m\u00eames h\u00e9sitent \u00e0 vous r\u00e9p\u00e9ter les m\u00e9chancet\u00e9s qui circulent dans leur ville ou \u00e0 en inventer de nouvelles. Voil\u00e0 aussi l&rsquo;heure des externes : ce sont des jeunes gens polis et cultiv\u00e9s : on ne doute pas qu&rsquo;un jour ils doivent comme les docteurs leurs ma\u00eetres soigner les grands de la terre. Infirmi\u00e8res et infirmiers sont en somme d&rsquo;excellentes personnes qui circulent et s&rsquo;arr\u00eatent quand on les appelle. Pas de comparaison avec le personnel de ce qu&rsquo;on appelle par antinomie \u00ab maison de sant\u00e9 \u00bb et qu&rsquo;on sonne tout un jour sans le d\u00e9cider \u00e0 para\u00eetre. Je remercie&#8230; je remercie&#8230; je remercie les chers humbles du petit personnel qui ne se sont indign\u00e9s ni de mes taches d&rsquo;encre sur les draps, ni de mon \u00e9talage de livres, de papiers et de couleurs, je remercie ceux qui m&rsquo;ont montr\u00e9 de la bienveillance, ceux qui ont bien voulu \u00e9couter mes bavardages et mes plaintes. Je regrette d&rsquo;avoir, par attachement \u00e0 la v\u00e9rit\u00e9 et par devoir, relat\u00e9 fid\u00e8lement mon entr\u00e9e p\u00e9nible dans le s\u00e9jour de la paix. Ne serait-il pas possible d&rsquo;accueillir les malheureux ou les bless\u00e9s dans un endroit chaud et de d\u00e9partir au pi\u00e9ton d\u00e8s son entr\u00e9e un peu des soins que la science prodiguera au couch\u00e9. Je demande pardon aussi pour quelque ironie o\u00f9 de l\u00e9g\u00e8res imperfections m&rsquo;induisent en souvenir : c&rsquo;est pour ton bien, Lariboisi\u00e8re, c&rsquo;est pour ton bien, mausol\u00e9e des vivants, cher Purgatoire, cher et regrett\u00e9 Paradis. Oui !&#8230; enfin j&rsquo;offre l&rsquo;expression de ma reconnaissance au chirurgien et au m\u00e9decin tr\u00e8s distingu\u00e9s \u00e0 qui je dois la sant\u00e9; faut-il les nommer ? Je n&rsquo;ose pas ! Ah ! Si j&rsquo;esp\u00e9rais que mes \u00e9crits dussent occuper la post\u00e9rit\u00e9, je leur donnerais bien l&rsquo;immortalit\u00e9 en \u00e9change des ann\u00e9es de vie terrestre qu&rsquo;ils m&rsquo;accordent, mais je n&rsquo;ai pas droit \u00e0 de telles pr\u00e9tentions. En somme pourquoi ne les nommerais-je pas : le chirurgien est monsieur Wiart qui a autant d&rsquo;humanit\u00e9, d&rsquo;urbanit\u00e9 que de science ; le m\u00e9decin est le docteur Clerc qui m&rsquo;a sembl\u00e9 parfaitement bon et profond\u00e9ment \u00e9pris de son art. H\u00f4pital refuge unique de la mis\u00e8re et de la maladie et vous, messieurs, v\u00e9ritables ap\u00f4tres de la charit\u00e9, qui consacrez vos \u00e9tudes, votre temps, votre vie au soulagement des humains. Vive la m\u00e9decine fran\u00e7aise ! Vivent les m\u00e9decins fran\u00e7ais qui sont bons et savants ! Franchement, je comprends que les rois et les empereurs du monde entier ne veuillent gu\u00e9rir que de leurs mains. Il y a vingt ans je fus soign\u00e9 \u00e0 l&rsquo;H\u00f4tel-dieu de la m\u00eame maladie que Lariboisi\u00e8re a gu\u00e9ri, et aussi bien. <\/p>\n<p>Entre-temps j&rsquo;ai consult\u00e9 \u00e0 Saint-Antoine qui est le Purgatoire de l&rsquo;estomac et du foie : je dois avouer que j&rsquo;y fus assez malmen\u00e9 : on voulut absolument que je fusse h\u00e9r\u00e9ditairement syphilitique, alcoolique ou tuberculeux ; on manifesta m\u00eame cette volont\u00e9 avec des rires et de la brutalit\u00e9. Ne m&rsquo;avait-on pas pris pour un ouvrier parce que j&rsquo;\u00e9tais pauvrement habill\u00e9 ? Ce n&rsquo;\u00e9tait pas une raison&#8230; messieurs de Saint-Antoine ! Mais toi, main divine du Seigneur, n&rsquo;as-tu pas eu plus de piti\u00e9 pour le p\u00e9cheur p\u00e9nitent que je suis que tu n&rsquo;en avais \u00e0 Saint-Antoine pour celui qui expiait p\u00e9niblement ses exc\u00e8s. Main divine du Seigneur ! Je retrouverai donc partout l&rsquo;ineffable trace de Vos Doigts.<\/p>\n<p>Assez du banc ! Assez du boulevard Magenta ! Adieu mausol\u00e9e ! Adieu ! Chemine si tes jambes peuvent te porter ! Voil\u00e0 le tourbillon de Paris qui souffle et ta t\u00eate apr\u00e8s une \u00e9claircie se brouille et se perd. A quand l&rsquo;aurore apr\u00e8s ces nuits ! \u00c0 quand la clart\u00e9 apr\u00e8s le r\u00eave ! \u00c0 quand la sant\u00e9 de l&rsquo;esprit ! H\u00e9las ! Voici le monde et ta propre sottise.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Regardez bien cette image de la place Pigalle. 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