{"id":594,"date":"2006-01-26T00:00:00","date_gmt":"2006-01-25T23:00:00","guid":{"rendered":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2006\/01\/26\/etape-a-long\/"},"modified":"2006-01-26T00:00:00","modified_gmt":"2006-01-25T23:00:00","slug":"etape-a-long","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2006\/01\/26\/etape-a-long\/","title":{"rendered":"\u00c9tape \u00e0 Long"},"content":{"rendered":"<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1946\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long2def.jpg\" alt=\"long2def.jpg\" align=\"center\" width=\"330\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long2def.jpg 330w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long2def-206x300.jpg 206w\" sizes=\"(max-width: 330px) 94vw, 330px\" \/><\/p>\n<p>Je fais une \u00e9tape \u00e0 Long ce matin. Son \u00e9glise me d\u00e9coche immanquablement sa jolie fl\u00e8che de pierre. Je m&rsquo;arr\u00eate devant ce que Robert Mallet appelait la r\u00e9compense du jour, apr\u00e8s ses longues vir\u00e9es en v\u00e9lo, sur le chemin de halage.<\/p>\n<p>\t<em>\u00ab Il m&rsquo;arrivait aussi de remonter le cour de la Somme depuis Pont-R\u00e9my en direction d&rsquo;Amiens. Je m&rsquo;arr\u00eatais \u00e0 Long pour avoir, comme une r\u00e9compense, la vision du ch\u00e2teau rose et blanc de Louis XV, l&rsquo;un des plus distingu\u00e9s qui soient, dominant le paysage, au surplomb d&rsquo;une terrasse. C&rsquo;\u00e9tait exactement le paysage que Victor Hugo avait aim\u00e9, lorsqu&rsquo;en 1837 il avait descendu la Somme d&rsquo;Amiens \u00e0 Abbeville en bateau \u00e0 vapeur. \u00bb <\/em><br \/>\n<br \/>Robert Mallet,   Collection \u00ab Autrement \u00bb<\/p>\n<p>\tJe maraude quelques regards \u00e0 travers la grille ouvrag\u00e9e du manoir : un \u00e9l\u00e9gant pavillon aux harpes de pierre et son toit \u00e0 la Mansart, qui co\u00fbta une folie au comte De Buissy.<\/p>\n<p>\tJe poursuis ma qu\u00eate sur le sentier crayeux et glissant ; il a ce talent de longer la rivi\u00e8re. Des peupliers droits comme des ifs m&rsquo;ouvrent le passage. L&rsquo;eau affleure la berge. Une libellule gracile fleurette parmi les herbes aquatiques, tenues en laisse et ondulant \u00e0 la surface.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1947\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long1def.jpg\" alt=\"long1def.jpg\" align=\"center\" width=\"485\" height=\"335\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long1def.jpg 485w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long1def-300x207.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 485px) 94vw, 485px\" \/><\/p>\n<p>\tUne multitude de petites sc\u00e8nes plaisantes se succ\u00e8dent au fil des pas. Je me dis que j&rsquo;ai peut-\u00eatre autour de moi les m\u00eames paysages rencontr\u00e9s par l&rsquo;imp\u00e9nitent promeneur Victor Hugo.<\/p>\n<p>\t<em>\u00ab &#8230; ce n&rsquo;est qu&rsquo;arbres, pr\u00e9s, herbages, et villages charmants. Mes yeux ont pris l\u00e0 un bain de verdure. Rien de grand, rien de s\u00e9v\u00e8re ; mais une multitude de petits tableaux charmants qui se suivent et se ressemblent ; l&rsquo;eau coulant \u00e0 rase bord entre deux berges de roseaux et de fleurs, des \u00eeles exquises, la rivi\u00e8re gracieusement tordue au milieu d&rsquo;elles, et partout de petites prairies \u00e0 herbe \u00e9paisse, avec de belles vaches pensives sur lesquelles un chaud rayon de soleil tombe entre les grand peupliers. \u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>Victor Hugo,  \u00ab Lettres et Dessins de Picardie \u00bb<\/p>\n<p>\tJe poursuis mon cheminement, observant des similitudes avec les sc\u00e8nes du pass\u00e9. Des p\u00eacheurs opini\u00e2tres et taciturnes se sont joints aux vaches \u00e9nigmatiques. Alentour, les m\u00eames sinuosit\u00e9s aimables, les \u00e9chapp\u00e9es visuelles sur des prairies riantes.<\/p>\n<p>\tA l&rsquo;\u00e9tang des Provisions ou \u00e0 celui des Marais, peu importe, en bifurquant sur la droite, en direction de Lonpr\u00e9-Les-Corps-Saints, l&rsquo;espace s&rsquo;ouvre soudain sur un univers plus vaste, ponctu\u00e9 de huttes au camouflage militaire mais adouci par la sc\u00e8ne tranquille et harmonieuse de cygnes tubercul\u00e9s.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1948\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long3def.jpg\" alt=\"long3def.jpg\" align=\"center\" width=\"330\" height=\"480\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long3def.jpg 330w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long3def-206x300.jpg 206w\" sizes=\"(max-width: 330px) 94vw, 330px\" \/><\/p>\n<p>\tSur ces sentiers de hasard, tourbeux, bord\u00e9s de roseli\u00e8res, j&rsquo;ai ressenti toute la charge particuli\u00e8re des lieux, le poids des traditions. Je les ai peupl\u00e9s de chasseurs \u00e0 la hutte, immerg\u00e9s dans leur pays intime, tapis sous les feuillages, esp\u00e9rant les passages ail\u00e9s, humant le silence bienfaisant. Je sais qu&rsquo;ici on est attach\u00e9 visc\u00e9ralement \u00e0 la solitude d&rsquo;eau et de joncs qui s&rsquo;\u00e9tend entre les deux bords \u00e9lev\u00e9s de la Somme. Les passions, \u00e7\u00e0 ne se discute pas.<\/p>\n<p>\tJe continue ma marche en avant vers le pass\u00e9. J&rsquo;arpente, de long en large, une terre riche d&rsquo;une belle histoire. Longtemps, de Long \u00e0 Longpr\u00e9, en passant par Le Catelet, des hommes simples se sont activ\u00e9s autour des bassins aux figures g\u00e9om\u00e9triques, pour y extraire la tourbe. Devant moi, un paysage fa\u00e7onn\u00e9 \u00e0 la sueur des hommes, une terre noire, ind\u00e9l\u00e9bilement attach\u00e9e au pass\u00e9, \u00e9voquant les vieux terrils du nord. Tout ici, la toponymie, les rectangles d&rsquo;eau, la litt\u00e9rature renvoient \u00e0 l&rsquo;activit\u00e9 ancienne. Dans ce pays d&rsquo;entailles, il en faudrait peu pour que viennent se greffer une l\u00e9gende, une mythologie de l&rsquo;antique combustible aux applications multiples, des histoires \u00e0 \u00e9crire, \u00e0 raconter au coin du feu.<\/p>\n<p>\tDans son livre \u00ab La Semaine Sainte \u00bb, Aragon, sensible au d\u00e9cor et aux odeurs de cette contr\u00e9e, a d\u00e9crit les \u00ab copeux \u00bb, les \u00ab brouteux \u00bb acheminant les briquettes de tourbe jusqu&rsquo;\u00e0 \u00ab l&rsquo;\u00e9tente \u00bb. En ce temps l\u00e0, la terre accordait ses offrandes avec parcimonie mais l&rsquo;homme  en tirait sa pitance. C&rsquo;\u00e9tait du temps o\u00f9 les sc\u00e8nes se couvraient de panaches de fumerolles, \u00e0 l&rsquo;odeur acre, o\u00f9 les pyramides de briquettes avaient pour noms \u00ab catelets \u00bb, \u00ab lanternes \u00bb ou \u00ab reuillets \u00bb&#8230;Des tableaux pittoresques pour les cartes postales au couleur s\u00e9pia. Et pourtant malgr\u00e9 l&rsquo;\u00e2pret\u00e9 du labeur, on aimait ce pays.<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-1949\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long4def.jpg\" alt=\"long4def.jpg\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"330\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long4def.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2006\/01\/jpg_long4def-300x206.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><\/p>\n<p>\tOn l&rsquo;aime encore farouchement, pour les eaux moir\u00e9es, orn\u00e9es de roseli\u00e8res, pour les enclaves secr\u00e8tes, pour les multiples voies d&rsquo;eau, pour les p\u00e2tures inond\u00e9es, pour les saules aux troncs \u00e9ventr\u00e9s, pour les baraques remplies de r\u00eaves de p\u00eacheurs,  pour les huttes entre ciel et terre, pour les promesses de plumes et d&rsquo;\u00e9cailles, les vols paraphant le ciel, les d\u00e9fil\u00e9s des nuages, pour le myst\u00e8re des \u00e9tangs, les sauts carp\u00e9s et luisants, pour le \u00ab floc floc \u00bb des bottes dans la terre spongieuse, pour le froufrou, le remue-m\u00e9nage d&rsquo;ailes dans les joncs, pour les silhouettes des bouleaux cendr\u00e9s, les cimes argent\u00e9s des peupliers, pour les reflets d&rsquo;\u00e9tain, les miroirs d&rsquo;argent, pour le r\u00e9cital du vent, les attentes \u00e9toil\u00e9es, le vin partag\u00e9, les mains frott\u00e9es au-dessus du feu.<\/p>\n<p><em>\u00ab &#8230; Le pays d&rsquo;Eloy, c&rsquo;\u00e9tait ici cette bande de pr\u00e9s noy\u00e9s, h\u00e9riss\u00e9s de peupliers, coup\u00e9s de canaux, d&rsquo;\u00e9tangs ; d\u00e9j\u00e0, l\u00e0-bas o\u00f9 les bras d&rsquo;eau se perdaient \u00e0 cinq cents toises environ peut-\u00eatre, il n&rsquo;\u00e9tait plus chez lui, et la Somme qui passait au loin, s&rsquo;\u00e9cartait moins d&rsquo;une demi lieue du talus de sa rive gauche, \u00e0 l&rsquo;endroit le plus large de la vall\u00e9e, mais c&rsquo;\u00e9tait comme une autre r\u00e9gion. \u00bb<br \/>\n<br \/>\u00ab &#8230; Le pays d&rsquo;Eloy, c&rsquo;\u00e9tait cette brume et ces fum\u00e9es basses, o\u00f9 l&rsquo;on va \u00e0 Flepes, c&rsquo;est-\u00e0-dire en guenilles, avec pour seul douceur le lait de la vache, maigre et soufflante, qui pa\u00eet dans les pacages inond\u00e9s, les herbes tremp\u00e9es et les fleurs palustres. A peine y a-t-on pu se faire un bout de jardin, o\u00f9 les f\u00e8ves vertes poussent moins bien que ces petits choux tout serr\u00e9s qu&rsquo;on rencontre tout le long de la Somme. Mais c&rsquo;est le pays d&rsquo;Eloy, comme la tourbe est son gagne-pain, comme Catherine est sa femme ; et il n&rsquo;a jamais song\u00e9 \u00e0 les quitter, il ne discute pas. C&rsquo;est son pays et sa vraie vie. C&rsquo;est ici qu&rsquo;il a grandi, qu&rsquo;il a vu passer les saisons, us\u00e9 sa force, eu froid et faim, c&rsquo;est ici qu&rsquo;il s&rsquo;est terr\u00e9 avec la Catherine, qu&rsquo;il l&rsquo;a entendue crier, accouchant, ann\u00e9e apr\u00e8s ann\u00e9e. Le poil lui a commenc\u00e9 \u00e0 devenir blanc avant la quarantaine. Et il a \u00e9t\u00e9 bien heureux encore d&rsquo;avoir \u00e9vit\u00e9 la conscription, quand ses fr\u00e8res ont \u00e9t\u00e9 tu\u00e9s l&rsquo;un pour la R\u00e9publique, un second pour l&rsquo;Empire, et on n&rsquo;a plus jamais revu le d\u00e9serteur, celui qu&rsquo;il pr\u00e9f\u00e9rait, pour lequel il a appel\u00e9 ce fils que voil\u00e0 Jean-Baptiste. Ce n&rsquo;est point qu&rsquo;il ait oubli\u00e9 son enfance, qu&rsquo;il revoit dans ses gamins, mais tout cela est si loin, loin comme Abbeville&#8230; \u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>La Semaine Sainte,    Aragon<\/p>\n<hr \/>\n<p><a href=\"David.Delannoy@ac-amiens.fr\">David DELANNOY<\/a><br \/>\nEcrivain-marcheur.<br \/>\n<br \/>Auteur de <em>Lectures Buissonni\u00e8res<\/em> (Editions La Vague Verte) et de <em>Picardie Vagabonde<\/em> (\u00e9ditions Punch &#8211; 30 textes illustr\u00e9s d&rsquo;aquarelles de Roger Noyon et de<br \/>\nJean-Marc Agricola).<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je fais une \u00e9tape \u00e0 Long ce matin. Son \u00e9glise me d\u00e9coche immanquablement sa jolie fl\u00e8che de pierre. 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