{"id":630,"date":"2007-01-19T13:34:55","date_gmt":"2007-01-19T12:34:55","guid":{"rendered":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2007\/01\/19\/la-boheme-litteraire-a-paris\/"},"modified":"2021-06-25T20:29:19","modified_gmt":"2021-06-25T18:29:19","slug":"la-boheme-litteraire-a-paris","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2007\/01\/19\/la-boheme-litteraire-a-paris\/","title":{"rendered":"La boh\u00e8me litt\u00e9raire \u00e0 Paris"},"content":{"rendered":"<p><figure id=\"attachment_2014\" aria-describedby=\"caption-attachment-2014\" style=\"width: 230px\" class=\"wp-caption alignright\"><img loading=\"lazy\" class=\" alignright size-full wp-image-2014\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_varietesdef-2.jpg\" alt=\"Le th\u00e9\u00e2tre des Vari\u00e9t\u00e9s, 7 bd Montmartre. La premi\u00e8re repr\u00e9sentation de La Vie de boh\u00e8me (transposition des Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me) y est donn\u00e9e le 22 novembre 1849. Le succ\u00e8s de la pi\u00e8ce permet \u00e0 Murger de sortir de la boh\u00e8me.\" title=\"Le th\u00e9\u00e2tre des Vari\u00e9t\u00e9s, 7 bd Montmartre. La premi\u00e8re repr\u00e9sentation de La Vie de boh\u00e8me (transposition des Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me) y est donn\u00e9e le 22 novembre 1849. Le succ\u00e8s de la pi\u00e8ce permet \u00e0 Murger de sortir de la boh\u00e8me.\" class=\"caption\" align=\"right\" width=\"230\" height=\"430\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_varietesdef-2.jpg 230w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_varietesdef-2-160x300.jpg 160w\" sizes=\"(max-width: 230px) 94vw, 230px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2014\" class=\"wp-caption-text\">Le th\u00e9\u00e2tre des Vari\u00e9t\u00e9s, 7 bd Montmartre. La premi\u00e8re repr\u00e9sentation de La Vie de boh\u00e8me (transposition des Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me) y est donn\u00e9e le 22 novembre 1849. Le succ\u00e8s de la pi\u00e8ce permet \u00e0 Murger de sortir de la boh\u00e8me.<\/figcaption><\/figure>L&rsquo;humour et le comique de situation des <em>Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me<\/em> font encore mouche aujourd&rsquo;hui, pour celles et ceux qui ont le bonheur de les lire. Les astuces et manoeuvres des h\u00e9ros pour \u00e9chapper \u00e0 un bailleur impatient, se faire payer un bon repas sans d\u00e9penser un sou ou trouver un habit pr\u00e9sentable constituent les chapitres d&rsquo;un efficace manuel de survie dans la vie de boh\u00e8me.<br \/>\n<br \/>Mais \u00e0 les lire jusqu&rsquo;au bout, on comprend que ces <em>Sc\u00e8nes<\/em> cachent, derri\u00e8re leur l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de fa\u00e7ade, la condition pr\u00e9caire et parfois dramatique de l&rsquo;artiste des ann\u00e9es 1840-1850, qui se distingue de celle des d\u00e9cennies pr\u00e9c\u00e9dentes en ce qu&rsquo;elle a moins partie li\u00e9e avec une qu\u00eate artistique qu&rsquo;avec une qu\u00eate de la survie.<\/p>\n<p>Avant de visiter les mansardes et les restaurants enfum\u00e9s fr\u00e9quent\u00e9s par Henry Murger, ses h\u00e9ros et leurs contemporains Baudelaire, Nerval, Gautier, etc., prenons le temps de d\u00e9couvrir d&rsquo;o\u00f9 vient cette \u00ab\u00a0boh\u00e8me\u00a0\u00bb, mythe universel de la vie d&rsquo;artiste qui fleurit dans les ann\u00e9es 1830-1840 \u00e0 Paris et s\u00e9duit les europ\u00e9ens du XIXe si\u00e8cle, jusqu&rsquo;aux expatri\u00e9s d&rsquo;outre-Atlantique de la Lost generation des ann\u00e9es 1920 et de la Beat generation des ann\u00e9es 1950[[Et jusqu&rsquo;aux amis de la bande de Carco, Dorgel\u00e8s et MacOrlan, au tournant du si\u00e8cle \u00e0 Montmartre. Voir <a href=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2006\/12\/02\/balades-dans-le-montmartre-den-haut\/\">690<\/a>. On pourrait citer encore le cercle zutique du 3e \u00e9tage de l&rsquo;H\u00f4tel des \u00c9trangers en 1871, \u00e0 l&rsquo;angle du boulevard Saint-Michel et des rues Racine et de l&rsquo;\u00c9cole de M\u00e9decine. Voir <a href=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2005\/12\/19\/avec-verlaine-rimbaud-les-parnassiens-et-les-symbolistes-a-paris\/\">565<\/a>.]].<\/p>\n<p>Premi\u00e8re surprise, l&rsquo;usage commun du terme n&rsquo;attend pas l&rsquo;apog\u00e9e du romantisme. Il remonte au Moyen Age ! Un \u00ab\u00a0boh\u00e8me\u00a0\u00bb (on dira plus tard \u00ab\u00a0boh\u00e9mien\u00a0\u00bb) d\u00e9signe alors un vagabond, selon l&rsquo;id\u00e9e r\u00e9pandue \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque que la Boh\u00eame (avec un accent circonflexe) &#8211; r\u00e9gion qui compose aujourd&rsquo;hui la R\u00e9publique tch\u00e8que avec la Moravie et une partie de la Sil\u00e9sie &#8211; \u00e9tait un r\u00e9servoir \u00e0 nomades.<\/p>\n<p>M\u00eame s&rsquo;ils constituent de faciles boucs \u00e9missaires en cas de troubles, ces boh\u00e8mes (que l&rsquo;on appelle aussi Tsiganes ou \u00ab\u00a0\u00c9gyptiens\u00a0\u00bb) b\u00e9n\u00e9ficient d&rsquo;une image favorable entre le d\u00e9but du XVe si\u00e8cle, moment de leur arriv\u00e9e en France, et le XVIIe, notamment gr\u00e2ce \u00e0 leurs pratiques chr\u00e9tiennes, la protection que leur accordent des nobles et la faveur dont jouissent leurs danses et leur mode de vie oriental. Mme de S\u00e9vign\u00e9 accueille ainsi pendant l&#8217;\u00e9t\u00e9 1671 une troupe boh\u00e9mienne venue donner des spectacles dans <a href=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2003\/08\/29\/madame-de-sevigne-a-paris-aux-rochers-a-grignan\/\">son ch\u00e2teau des Rochers<\/a>.<br \/>\n<br \/>Les \u00c9tats se ferment ensuite peu \u00e0 peu \u00e0 ces populations migrantes, qu&rsquo;ils regardent de plus en plus avec un mauvais oeil.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque &#8211; le XVIIe si\u00e8cle &#8211; le \u00ab\u00a0boh\u00e8me\u00a0\u00bb s&rsquo;\u00e9mancipe du \u00ab\u00a0boh\u00e9mien\u00a0\u00bb [[Qui deviendra bient\u00f4t un \u00eatre aux pouvoirs myst\u00e9rieux, souvent magiques et parfois malfaisants sinon diaboliques. T\u00e9moins les boh\u00e9miennes qui enl\u00e8vent Esmeralda lorsqu&rsquo;elle a \u00e0 peine un an, dans la <em>Notre-Dame de Paris<\/em> de Hugo (1831), ou la <em>Carmen<\/em> de M\u00e9rim\u00e9e (1845), qui sait lire l&rsquo;avenir.]] et prend une signication plus intellectuelle, avec en particulier Tallemant des R\u00e9aux qui emploie le terme pour qualifier une personne vivant certes \u00e0 la marge, mais entretenant aussi une forme nouvelle de libert\u00e9 de pens\u00e9e qui se traduit souvent dans son allure vestimentaire. Le <em>Roman comique<\/em> de Scarron, dont la premi\u00e8re partie para\u00eet en 1651, d\u00e9crit entre autres les aventures de com\u00e9diens itin\u00e9rants qui traversent la France de village en village.<\/p>\n<p>Charles Nodier rench\u00e9rit sur ce th\u00e8me lorsqu&rsquo;il \u00e9crit <em>Histoire du roi de Boh\u00eame et de ses sept ch\u00e2teaux<\/em> en 1830 et montre la boh\u00e8me comme un \u00ab<em>mode de vie et de pens\u00e9e librement assum\u00e9, riche de toutes les promesses<\/em>\u00bb[[Introduction de Lo\u00efc Chotard aux <em>Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me<\/em>, Folio n\u00b01968, dont nous reprenons ici de nombreux \u00e9l\u00e9ments d&rsquo;analyse.]]. On est en plein romantisme. L&rsquo;artiste et l&rsquo;\u00e9crivain doivent se lib\u00e9rer des entraves de la soci\u00e9t\u00e9 pour s&rsquo;en faire les h\u00e9raults. De la biblioth\u00e8que de l&rsquo;Arsenal dans les ann\u00e9es 1820 \u00e0 la rue Notre-Dame-des-Champs ensuite, en passant par la rue des Quatre-vents des <em>Illusions perdues<\/em>, les c\u00e9nacles sont le repaire de ces boh\u00e8mes romantiques qui d\u00e9fendent un id\u00e9al au milieu d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 dont l&rsquo;industrialisation et l&rsquo;urbanisation s&rsquo;acc\u00e9l\u00e8rent, accompagn\u00e9es par un anonymat et des possibilit\u00e9s de rencontre croissants dans la ville, et \u00e0 Paris en particulier.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es 1840 voient l&rsquo;explosion de la boh\u00e8me, avec les romans de Musset <em>Fr\u00e9d\u00e9ric et Bernerette<\/em> (1838) et <em>Mimi Pinson, profil de grisette<\/em> (1845), <em>Un Prince de la Boh\u00e8me<\/em> de Balzac en 1844 (qui insiste sur l&rsquo;accent grave et non circonflexe), <em>Les Boh\u00e9miens de Paris<\/em>, adaptation au th\u00e9\u00e2tre des <em>Myst\u00e8res de Paris<\/em>, en 1843 et les <em>Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me<\/em> de Murger qui paraissent entre 1845 et 1849 en feuilleton dans le journal satirique <em>Le Corsaire Satan<\/em>[[Fin 1845 et en 1846, un jeune d\u00e9butant, Charles Baudelaire, publie quelques textes au <em>Corsaire-Satan<\/em>.  En 1848, il lancera un bref journal, <em>Le Salut public<\/em>, avec Champfleury.]]et sont publi\u00e9es en librairie en 1851. On pourrait encore citer les <em>Physiologies<\/em>, ces \u00e9tudes de moeurs dont les auteurs se nomment Balzac, Sophie Gay, Fr\u00e9d\u00e9ric Souli\u00e9, Louis Huart, etc. et qui connaissent une grande vogue dans les ann\u00e9es 1840 en d\u00e9crivant les conditions de vie de la grisette, des amoureux, de la lorette, de l&rsquo;\u00e9tudiant, du fl\u00e2neur, du s\u00e9ducteur, du po\u00e8te&#8230; et m\u00eame des voleurs (par Fran\u00e7ois Vidocq !).<\/p>\n<figure id=\"attachment_2015\" aria-describedby=\"caption-attachment-2015\" style=\"width: 276px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2015\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_interieurdatelier.jpg\" alt=\"Int\u00e9rieur d'atelier, par Octave Tassaert (Mus\u00e9e du Louvre).\" title=\"Int\u00e9rieur d'atelier, par Octave Tassaert (Mus\u00e9e du Louvre).\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"276\" height=\"334\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_interieurdatelier.jpg 276w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_interieurdatelier-248x300.jpg 248w\" sizes=\"(max-width: 276px) 94vw, 276px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2015\" class=\"wp-caption-text\">Int\u00e9rieur d&rsquo;atelier, par Octave Tassaert (Mus\u00e9e du Louvre).<\/figcaption><\/figure>\n<p>La boh\u00e8me litt\u00e9raire occupe dans les ann\u00e9es 1835-1850 diff\u00e9rents lieux de vie dans la capitale, qui ne sont d&rsquo;ailleurs pas situ\u00e9s exclusivement dans le Quartier latin, mais aussi sur la rive droite, en g\u00e9n\u00e9ral non loin des quais : les mansardes anonymes et parfois collectives des h\u00e9ros de Murger, l&rsquo;impasse du doyennet\u00e9 pour Nerval, Gautier, etc. au milieu des ann\u00e9es 1830[[Nerval, Ars\u00e8ne Houssaye et le peintre Camille Rogier louent en 1836 un appartement au 1er \u00e9tage de l&#8217;h\u00f4tel du Doyenn\u00e9, 3 impasse du Doyenn\u00e9, \u00e0 l&#8217;emplacement aujourd&#8217;hui de la pyramide de Pe\u00ef, un peu plus au sud. Gautier loue alors un deux-pi\u00e8ces tout pr\u00e8s, dans la rue du Doyenn\u00e9. Nerval d\u00e9crit la vie impasse du Doyenn\u00e9 dans <em>Petits ch\u00e2teaux de Boh\u00eame<\/em> en 1852.]], l&rsquo;h\u00f4tel de Lauzun pour Baudelaire, Gautier, etc. au milieu des ann\u00e9es 1840. <\/p>\n<p>Mais l&rsquo;on a aussi affaire \u00e0 diff\u00e9rentes boh\u00e8mes.<\/p>\n<p>Si Balzac en propose de belles d\u00e9finitions[[<em>\u00ab La boh\u00e8me, qu&rsquo;il faudrait appeler la Doctrine du boulevard des Italiens, se compose de jeunes gens tous \u00e2g\u00e9s de plus de vingt ans, mais qui n&rsquo;en ont pas trente, tous hommes de g\u00e9nie dans leur genre, peu connus encore, mais qui se feront conna\u00eetre, et qui seront alors des gens fort distingu\u00e9s [&#8230;] La boh\u00e8me n&#8217;a rien et vit de tout ce qu&#8217;elle a. L&#8217;esp\u00e9rance est sa religion, la foi en soi m\u00eame est son code, la charit\u00e9 passe pour \u00eatre son budget. Tous ces jeunes gens sont plus grands que leur malheur, au-dessous de la fortune mais au dessus du destin \u00bb Un Prince de la Boh\u00e8me<\/em>]], celle qu&rsquo;il d\u00e9crit appartient aux aristocrates et annonce le dandysme. Un dandysme pas tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9 du style de vie des locataires du 3 impasse du Doyenn\u00e9, qui redonnent un second souffle au romantisme, et de ceux de l&rsquo;h\u00f4tel de Lauzun, 17 quai d&rsquo;Anjou, qui pr\u00e9parent le symbolisme. <\/p>\n<p>Mais le dandysme et l&rsquo;id\u00e9al artistique sont deux choses que les h\u00e9ros de la boh\u00e8me de Murger n&rsquo;ont pas les moyens de s&rsquo;offrir. D&rsquo;ailleurs, l&rsquo;ont-ils si choisie que cela ? <\/p>\n<p>Si un de leurs lieux favoris est le caf\u00e9 Momus que fr\u00e9quentent \u00e9galement Murger, Baudelaire, Nadar, Champfleury, etc. et qui est un des berceaux du r\u00e9alisme, Rodolphe et ses compagnons ne se retrouvent pas tellement autour d&rsquo;un id\u00e9al commun, mais de caract\u00e9ristiques communes que sont la jeunesse et le d\u00e9nuement. Leur boh\u00e8me finit parfois mal (comme Jacques qui meurt \u00e0 l&rsquo;h\u00f4pital) ou oblige \u00e0 se plier aux exigences du march\u00e9 litt\u00e9raire pour survivre. \u00ab<em>Le monde de Murger est plus naturel et \u00e0 l&rsquo;abandon. La rue des Canettes [&#8230;] vit au jour le jour, elle n&rsquo;a pas l&rsquo;horizon du pass\u00e9, l&rsquo;enthousiasme exalt\u00e9 pour tous les vieux ma\u00eetres gothiques et non classiques, le m\u00e9pris du m\u00e9diocre, l&rsquo;horreur du lieu commun et du vulgaire, l&rsquo;ardeur et la fi\u00e8vre d&rsquo;un renouvellement<\/em>\u00bb[[<em>Nouveaux lundis de Sainte-Beuve<\/em>, tome VI. Murger fr\u00e9quente en 1842-1843 le c\u00e9nacle de l&rsquo;h\u00f4tel Merciol, 5 rue des Canettes, avec Champfleury.]].<\/p>\n<p>Pour Karl Marx, la boh\u00e8me est encore pire que cela : c&#8217;est la canaille, le lumpenproletariat, le sous-prol\u00e9tariat chez qui se recrutent les indicateurs de la police. Il \u00e9crit dans <em>Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte<\/em> : <em>\u00ab Des rou\u00e9s en d\u00e9confiture, dont les moyens d&#8217;existence n&#8217;\u00e9taient pas moins douteux que l&#8217;origine, des bourgeois d\u00e9class\u00e9s, corrompus, v\u00e9ritables chevaliers d&#8217;industrie, des soldats et des prisonniers lib\u00e9r\u00e9s, des gal\u00e9riens en rupture de ban, des charlatans, des faiseurs de tours, des lazarroni, des voleurs \u00e0 la tire, des prestidigitateurs, des joueurs, des maquereaux, des tenanciers de bordels, des portefaix, des litt\u00e9rateurs, des joueurs d&#8217;orgue, des chiffonniers, des r\u00e9mouleurs, des r\u00e9tameurs, des mendiants, en un mot toute la masse confuse, irr\u00e9guli\u00e8re, flottante, que les Fran\u00e7ais appellent la boh\u00e8me [&#8230;] tous ses membres, \u00e0 l&#8217;exemple de Bonaparte, \u00e9prouvaient le besoin de vivre aux d\u00e9pens de la nation qui travaille. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Lorsque les <em>Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me<\/em> sont publi\u00e9es en librairie en 1851, leurs lecteurs ont v\u00e9cu l&rsquo;\u00e9chec des deux r\u00e9volutions de 1848. Ils se m\u00e9fient des messages artistiques et sociaux que portaient les h\u00e9ros des feuilletons de Sand, Sue, Souli\u00e9, etc. Ils appr\u00e9cient davantage, dans ces <em>Sc\u00e8nes<\/em>, la peinture l\u00e9g\u00e8re et fine de la soci\u00e9t\u00e9 sous la monarchie de Juillet, et la description d&rsquo;une boh\u00e8me qui n&rsquo;est plus un id\u00e9al de vie mais un \u00e9tat qu&rsquo;il vaut mieux quitter \u00e0 temps &#8211; avec ses <em>illusions perdues<\/em> &#8211; plut\u00f4t que d&rsquo;y mourir, comme le pense et le vit Murger lui-m\u00eame.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2016\" aria-describedby=\"caption-attachment-2016\" style=\"width: 410px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2016\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_pretresstgermdef.jpg\" alt=\"La rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l'Auxerrois.\" title=\"La rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l'Auxerrois.\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"410\" height=\"255\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_pretresstgermdef.jpg 410w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_pretresstgermdef-300x187.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 410px) 94vw, 410px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2016\" class=\"wp-caption-text\">La rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l&rsquo;Auxerrois.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Voici quelques lieux fr\u00e9quent\u00e9s par la boh\u00e8me litt\u00e9raire \u00e0 Paris dans les ann\u00e9es 1840.<\/p>\n<figure id=\"attachment_2017\" aria-describedby=\"caption-attachment-2017\" style=\"width: 480px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2017\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_pretresstgermdef2.jpg\" alt=\"17 rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l'Auxerrois.\" title=\"17 rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l'Auxerrois.\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"320\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_pretresstgermdef2.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_pretresstgermdef2-300x200.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2017\" class=\"wp-caption-text\">17 rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l&rsquo;Auxerrois.<\/figcaption><\/figure>\n<p>&#8211; Le caf\u00e9 Momus occupe au <strong>17 rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l&rsquo;Auxerrois<\/strong> le rez-de-chauss\u00e9e du <em>Journal des d\u00e9bats<\/em>. S&rsquo;y retrouvent non seulement les dignes repr\u00e9sentants de la boh\u00e8me artistique et litt\u00e9raire, mais aussi les plumes du journal : Chateaubriand, Sainte-Beuve, Taine, Renan&#8230; Baudelaire y fait la connaissance d&rsquo;un jeune journaliste de Laon, Champfleury, ami de Murger, et l&rsquo;introduit dans les milieux litt\u00e9raires de la capitale. Il deviendra un romancier r\u00e9aliste et un des peintres de la boh\u00e8me, par exemple dans Les Aventures de Mlle Mariette (1853).<br \/>\n<br \/>Le caf\u00e9 Momus est pour les h\u00e9ros de Murger plus un lieu de passage que le port d&rsquo;attache d&rsquo;un groupe litt\u00e9raire.<br \/>\n<br \/>C&rsquo;est ici que chaque soir commencent \u00e0 s&rsquo;y retrouver Rodolphe, Marcel, Schaunard et Colline. Pas forc\u00e9ment pour beaucoup consommer, d&rsquo;ailleurs. Ils ont fait connaissance par hasard. Marcel est devenu locataire d&rsquo;une chambre que Schaunard ne pouvait plus payer. Schaunard, parcourant Paris en qu\u00eate d&rsquo;un emprunt, s&rsquo;est trouv\u00e9 \u00e0 la m\u00eame table que Colline dans le bistrot de la m\u00e8re Cadet[[Le \u00ab\u00a0bouchon\u00a0\u00bb de la m\u00e8re Cadet, barri\u00e8re du Maine, a disparu dans le percement de la rue du D\u00e9part pr\u00e8s de la gare Montparnasse.]], et tous deux, ivres-morts, ont \u00e9chou\u00e9 au caf\u00e9 Momus o\u00f9 se trouvait Rodolphe, un ami de Colline. Ils ont termin\u00e9 la nuit dans la chambre de Schaunard, que celui-ci avait oubli\u00e9 avoir abandonn\u00e9e le matin-m\u00eame&#8230;Marcel et Schaunard d\u00e9cident bient\u00f4t de louer ensemble la mansarde.<br \/>\n<br \/>Murger va chercher ses personnages dans la vie r\u00e9elle, en for\u00e7ant le trait pour la caricature et parce que &#8211; ne l&rsquo;oublions pas &#8211; les <em>Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me<\/em> paraissent d&rsquo;abord dans la presse et se plient aux mises en sc\u00e8ne et aux r\u00e8gles du feuilleton. Sous les traits de Rodolphe, on reconna\u00eet Murger ; le peintre et compositeur Schanne devient Schaunard (avec la terminaison en ard ou ar caract\u00e9ristique de la boh\u00e8me &#8211; le surnom le plus c\u00e9l\u00e8bre est Nadar) ; le peintre Tabar devient Marcel ; le sculpteur Joseph Desbrosses devient Jacques ; le journaliste Barbara devient Carolus Barbemuche ; les philosophes Jean Wallon et Marc Trapadoux donnent Gustave Colline.<\/p>\n<p>&#8211; le Prado est un restaurant-bal sur l&rsquo;\u00eele de la Cit\u00e9, d\u00e9moli en 1860 pour faire place au <strong>tribunal de Commerce<\/strong>. C&rsquo;est l\u00e0 que Rodolphe, en qu\u00eate d&rsquo;une \u00e2me soeur, tombe sur Louise, une lorette qui habite rue Saint-Denis et le d\u00e9laisse rapidement pour un autre.<\/p>\n<p>&#8211; Rodolphe a habit\u00e9 <strong>rue de la Tour-d&rsquo;Auvergne<\/strong> o\u00f9, comme Nadar vers 1840 au <strong>88 rue de Montmartre<\/strong>, il recevait ses amis pour des soir\u00e9es artistiques. Murger lui-m\u00eame a v\u00e9cu <strong>1 et 3 rue de la Tour-d&#8217;Auvergne<\/strong>.<\/p>\n<p>&#8211; Mademoiselle Musette est une grisette qui devient lorette (femme entretenue) en d\u00e9m\u00e9nageant de la <strong>rue de la Harpe<\/strong> au quartier Br\u00e9da &#8211; <strong>rue La Bruy\u00e8re<\/strong>. Marcel tombe amoureux d&rsquo;elle et l&rsquo;accueille dans son atelier du <strong>quai des Fleurs<\/strong>. La <em>Bernerette<\/em> de Musset habite aussi rue de la Harpe, et Murger rend au passage hommage au po\u00e8te.<\/p>\n<p>&#8211; Au <strong>17 quai d&rsquo;Anjou<\/strong> se trouve toujours le bel h\u00f4tel de Lauzun &#8211; h\u00f4tel Pimodan au milieu des ann\u00e9es 1840, au moment o\u00f9 Baudelaire, Gautier et le club des Hashichins s&rsquo;y r\u00e9unissent.<\/p>\n<p>&#8211; Murger habite rue <strong>71 Mazarine<\/strong> en 1847 dans le m\u00eame h\u00f4tel que Proudhon. Il retrouve ses amis au caf\u00e9 Momus, au cabaret de Perrin, <strong>place Saint-Sulpice<\/strong>, \u00e0 la brasserie Andler, <strong>rue Hautefeuille<\/strong>, \u00e0 deux portes de la demeure de Courbet au n\u00b028 de la rue. Dans cette brasserie se rencontrent les r\u00e9alistes, qu&rsquo;ils soient peintres ou \u00e9crivains : Champfleury, Baudelaire, Daumier&#8230;<\/p>\n<p>&#8211; au milieu des ann\u00e9es 1850, les lieux de rencontre de ceux que les Goncourt[[Qui d\u00e9noncent la boh\u00e8me dans <em>Charles Demailly<\/em>.]] appellent <em>\u00ables boh\u00e8mes du petit journalisme\u00bb<\/em> sont la Brasserie des Martyrs, <strong>7 et 9 rue des Martyrs<\/strong>, le Moulin-Rouge, le caf\u00e9 Riche <strong>\u00e0 l&rsquo;angle du boulevard des Italiens et de la rue le Peletier<\/strong>, le Divan, rue Le Peletier, le restaurant du Gymnase, le restaurant Dinochau, <strong>au coin de la rue de Navarin et de la rue Br\u00e9da<\/strong>, le bal Mabille all\u00e9e des Veuves (depuis <strong>avenue Montaigne<\/strong>), la Librairie nouvelle de Bourdilliat et Jacottet 15 boulevard des Italiens, au coin de la rue de Gramont, rachet\u00e9e en 1862 par Michel L\u00e9vy&#8230;<\/p>\n<figure id=\"attachment_2018\" aria-describedby=\"caption-attachment-2018\" style=\"width: 422px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2018\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_422px-Rue_des_Pretres-Saint-Germain-l_Auxerrois__Paris__1849.jpg\" alt=\"Rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l'Auxerrois, en 1849. A gauche le presbyt\u00e8re de l'\u00e9glise Saint-Germain-l'Auxerrois. A droite le caf\u00e9 Momus. Aquarelle sur traits \u00e0 la mine de plomb par Henri L\u00e9vis (Biblioth\u00e8que nationale de France - source : Wikipedia)\" title=\"Rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l'Auxerrois, en 1849. A gauche le presbyt\u00e8re de l'\u00e9glise Saint-Germain-l'Auxerrois. A droite le caf\u00e9 Momus. Aquarelle sur traits \u00e0 la mine de plomb par Henri L\u00e9vis (Biblioth\u00e8que nationale de France - source : Wikipedia)\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"422\" height=\"599\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_422px-Rue_des_Pretres-Saint-Germain-l_Auxerrois__Paris__1849.jpg 422w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_422px-Rue_des_Pretres-Saint-Germain-l_Auxerrois__Paris__1849-211x300.jpg 211w\" sizes=\"(max-width: 422px) 94vw, 422px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2018\" class=\"wp-caption-text\">Rue des Pr\u00eatres-Saint-Germain-l&rsquo;Auxerrois, en 1849. A gauche le presbyt\u00e8re de l&rsquo;\u00e9glise Saint-Germain-l&rsquo;Auxerrois. A droite le caf\u00e9 Momus. Aquarelle sur traits \u00e0 la mine de plomb par Henri L\u00e9vis (Biblioth\u00e8que nationale de France &#8211; source : Wikipedia)<\/figcaption><\/figure>\n<p>Sources :<br \/>\n<br \/>Introduction de Lo\u00efc Chotard aux <em>Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me<\/em>, Folio n\u00b01968.<br \/>\n<br \/>La Boh\u00e9mienne dans les dictionnaires<br \/>\nfran\u00e7ais (XVIIIe-XIXe si\u00e8cle) : discours, histoire et pratiques socio-culturelles, sur www.episteme.u-bordeaux.fr\/publications_filhol\/bohem_dico.pdf<br \/>\n<br \/>http:\/\/perso.orange.fr\/colloque-champfleury<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;humour et le comique de situation des Sc\u00e8nes de la vie de boh\u00e8me font encore mouche aujourd&rsquo;hui, pour [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2014,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[3],"tags":[42,19],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/630"}],"collection":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=630"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/630\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3798,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/630\/revisions\/3798"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2014"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=630"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=630"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=630"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}