{"id":696,"date":"2007-01-09T15:01:00","date_gmt":"2007-01-09T14:01:00","guid":{"rendered":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2007\/01\/09\/1848-les-pauvres-ne-sont-plus-romantiques\/"},"modified":"2007-01-09T15:01:00","modified_gmt":"2007-01-09T14:01:00","slug":"1848-les-pauvres-ne-sont-plus-romantiques","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2007\/01\/09\/1848-les-pauvres-ne-sont-plus-romantiques\/","title":{"rendered":"1848 : les pauvres ne sont plus romantiques"},"content":{"rendered":"<p class=\"post_excerpt\">Lorsque le peuple entre en sc\u00e8ne en juin 1848, ce n&#8217;est pas pour jouer le r\u00f4le qu&#8217;avaient \u00e9crit pour lui les \u00e9crivains romantiques (qui sont alors, pour peu de temps encore, \u00e0 la t\u00eate de la R\u00e9publique). Apr\u00e8s 1848, les pauvres ne sont plus &#8211; except\u00e9 pour Hugo, Sand et quelques autres &#8211; ce qu&#8217;ils \u00e9taient jusqu&#8217;alors pour les romantiques : le ferment principal d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 plus juste et plus humaine.<\/p>\n<p><!--more--><\/p>\n<h6><em>\u00ab J&#8217;ai entendu dire aux pauvres : travaillez ! Je n&#8217;ai pas vu que cela leur donn\u00e2t de l&#8217;ouvrage quand il n&#8217;y en a pas. Plus la propri\u00e9t\u00e9 est divis\u00e9e autour de nous, c&#8217;est-\u00e0-dire plus il y a de gens un peu ais\u00e9s, plus ceux qui n&#8217;ont rien deviennent inutiles, et, on a beau dire, je vois bien que c&#8217;est toujours le plus grand nombre. [&#8230;] Voil\u00e0 donc o\u00f9 nous en sommes r\u00e9duits ; c&#8217;est \u00e0 demander ce que nous allons devenir, \u00e0 des gens qui ne veulent pas nous r\u00e9pondre, et qui trouvent m\u00eame insolent que nous osions leur faire cette question-l\u00e0. \u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>(Lettre d&#8217;un paysan de la Vall\u00e9e noire, publi\u00e9e en octobre 1844 par <em>L&#8217;\u00c9claireur de l&#8217;Indre<\/em>, journal cr\u00e9\u00e9 par Sand en 1843. Cit\u00e9e par Jean-Denys Phillipe dans <em>Traits pour traits<\/em>, Brinon-sur-Sauldre, \u00c9ditions Grandvaux, 2004)<\/p>\n<p><em>\u00ab [&#8230;] je suis de ceux qui pensent et qui affirment qu&#8217;on peut d\u00e9truire la mis\u00e8re. [&#8230;] Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris que le vent de l&#8217;\u00e9meute soulevait nagu\u00e8re si ais\u00e9ment, il y a des rues, des maisons, des cloaques, o\u00f9 des familles, des familles enti\u00e8res, vivent p\u00eale-m\u00eale, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n&#8217;ayant pour lits, n&#8217;ayant pour couvertures, j&#8217;ai presque dit pour v\u00eatements, que des monceaux infects de chiffons en fermentation, ramass\u00e9s dans la fange du coin des bornes, esp\u00e8ce de fumier des villes, o\u00f9 des cr\u00e9atures humaines s&#8217;enfouissent toutes vivantes pour \u00e9chapper au froid de l&#8217;hiver. \u00bb<\/em><br \/>\n<br \/>(Victor Hugo, discours sur la mis\u00e8re \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e, 9 juillet 1849)<\/h6>\n<p>Sand et Hugo sont deux \u00e9crivains romantiques qui ont su recueillir et transcrire de fa\u00e7on \u00e9tonnante la vie des tr\u00e8s pauvres, en particulier, pour la premi\u00e8re, dans les colonnes de <em>L&#8217;\u00c9claireur de l&#8217;Indre<\/em> dans les ann\u00e9es 1840 et, pour le second, dans <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> (1862), bien s\u00fbr, mais aussi dans son discours du 9 juillet 1849. Tous deux ont cr\u00e9\u00e9 d&#8217;immortelles figures de pauvres dans la litt\u00e9rature : Cosette, Gavroche, Fadette&#8230; Les romans des ann\u00e9es 1840 de George Sand sont impr\u00e9gn\u00e9s de l&#8217;id\u00e9e que riches et pauvres peuvent, guid\u00e9s par l&#8217;artiste, m\u00ealer leur vie et leur destin au sein de communaut\u00e9s fraternelles[[Nombreux seront apr\u00e8s 1848 ceux qui, comme Baudelaire, reprocheront \u00e0 Sand et aux romantiques d&#8217;avoir encourag\u00e9 <em>\u00ab l&#8217;insurrection gratuite \u00bb<\/em> par leur sentimentalisme et leurs <em>\u00ab paroles dor\u00e9es \u00bb<\/em>.]].<\/p>\n<p><strong>Sand et Hugo : des parcours politiques divergents.<\/strong> <\/p>\n<p>Ils sont aussi deux \u00e9crivains aux parcours politiques divergents. Apr\u00e8s une p\u00e9riode active de militantisme socialiste jusqu&#8217;en 1848, Sand prend sa retraite politique sous le Second Empire. Une retraite forc\u00e9e bien s\u00fbr par la censure imp\u00e9riale, mais aussi li\u00e9e \u00e0 la cassure profonde ressentie par l&#8217;\u00e9crivain en 1848.<\/p>\n<p>Hugo, lui, passe peu \u00e0 peu du royalisme au socialisme \u00e0 partir des ann\u00e9es 1848-1849. <\/p>\n<p>Pour militer, Sand choisit le roman et, jusqu&#8217;en 1848, le journalisme. Hugo choisit le roman et la po\u00e9sie, mais \u00e9galement, avant et apr\u00e8s son exil anglo-normand, les mandats de d\u00e9put\u00e9 et de s\u00e9nateur pour d\u00e9fendre les droits de l&#8217;homme et appeler \u00e0 refuser la mis\u00e8re. <\/p>\n<p>Il sera un des tr\u00e8s rares \u00e9crivains du si\u00e8cle \u00e0 exprimer de la sympathie pour les r\u00e9volutionnaires de la Commune de 1871, quitte \u00e0 s&#8217;ali\u00e9ner la plus grande partie de l&#8217;opinion publique et de ses confr\u00e8res (y compris Sand, qui ne croit plus \u00e0 la r\u00e9volte sociale).<\/p>\n<p>Un \u00e9v\u00e9nement change donc radicalement la vie, l&#8217;&#339;uvre et l&#8217;engagement social de Sand, Hugo et de beaucoup d&#8217;autres : l&#8217;\u00e9chec de la r\u00e9volution sociale de juin 1848.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nJuin 1848 : la r\u00e9volution sociale ne passe pas.<\/strong> <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" alignleft size-full wp-image-2089\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_hugoportrait.jpg\" alt=\"hugoportrait.jpg\" align=\"left\" width=\"160\" height=\"240\" \/>Le romantisme, n\u00e9 sur les cendres du Premier Empire, a fait sien le combat pour la r\u00e9volution politique, c&#8217;est-\u00e0-dire pour l&#8217;obtention d&#8217;un r\u00e9gime parlementaire o\u00f9 chaque adulte, quelle que soit sa situation sociale, puisse s&#8217;exprimer par le bulletin de vote. <\/p>\n<p>Apr\u00e8s la r\u00e9volution confisqu\u00e9e de 1830, c&#8217;est un po\u00e8te romantique, Lamartine, qui proclame la Seconde R\u00e9publique le 24 f\u00e9vrier 1848 et apaise le vent de r\u00e9volution qui soufflait sur la capitale depuis deux jours. Louis-Philippe vient d&#8217;abdiquer, la monarchie de Juillet est morte. La r\u00e9volution politique est gagn\u00e9e&#8230; mais au d\u00e9triment de la r\u00e9volution sociale. Car Lamartine le dit bien : il veut la R\u00e9publique pour \u00e9viter <em>\u00ab la Fronde du peuple, la Fronde avec l&#8217;\u00e9l\u00e9ment populaire, communiste, socialiste de plus \u00bb<\/em>.<br \/>\n<br \/>Les \u00e9lections du 23 avril suivant am\u00e8nent \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e cinq cents r\u00e9publicains mod\u00e9r\u00e9s (dont Lamartine, Tocqueville, Lamennais, Quinet), trois cents royalistes et seulement cent r\u00e9publicains de gauche (dont Barb\u00e8s et Blanc, mais pas Blanqui ni Raspail). Le Paris populaire et ouvrier s&#8217;est fait balayer par la province traditionnelle et conservatrice (qui votera massivement en d\u00e9cembre 1848 pour \u00abPol\u00e9on\u00bb, futur Napol\u00e9on III).<br \/>\n<br \/>Fort de cette l\u00e9gitimit\u00e9 gagn\u00e9e au suffrage universel, le gouvernement de Lamartine (avec la complicit\u00e9 des d\u00e9put\u00e9s dont Hugo, \u00e9lu lors d&#8217;\u00e9lections compl\u00e9mentaires le 4 juin) n&#8217;a plus qu&#8217;une hantise : \u00e9liminer les \u00ab rouges \u00bb qui continuent d&#8217;encourager l&#8217;agitation populaire.<\/p>\n<p>Les deux seuls socialistes du gouvernement, Louis Blanc et l&#8217;ouvrier Albert, sont exclus le 10 mai de la nouvelle Commission ex\u00e9cutive. Le 20 juin, Hugo demande \u00e0 la Chambre la suppression des Ateliers nationaux, destin\u00e9s initialement \u00e0 proposer du travail au peuple mais qui n&#8217;ont jamais eu, depuis leur cr\u00e9ation apr\u00e8s la r\u00e9volution de f\u00e9vrier, les moyens de leur ambition.<br \/>\n<br \/>Cela jette comme en f\u00e9vrier les Parisiens dans les rues. La seconde r\u00e9volution de 1848 se d\u00e9roule entre le 23 et le 25 juin. Lamartine, Hugo et Tocqueville sont du c\u00f4t\u00e9 de la <em>\u00ab l\u00e9gitimit\u00e9 du suffrage universel \u00bb<\/em>, avec les soldats qui tirent sur le peuple. Qui, des insurg\u00e9s ou du pouvoir, est du \u00ab vrai \u00bb c\u00f4t\u00e9 de la R\u00e9publique ? Cette question hantera bient\u00f4t Hugo, qui n&#8217;\u00e9crira sur juin 1848 que fugitivement dans ses <em>Choses vues<\/em>, et plus longuement, mais en apart\u00e9, dans <em>Les Mis\u00e9rables<\/em>.<\/p>\n<p>La tentative de r\u00e9volution sociale de juin est r\u00e9prim\u00e9e dans le sang. La journ\u00e9e de travail, qui \u00e9tait de dix heures \u00e0 Paris et onze en province, repasse bient\u00f4t \u00e0 douze. Quelques mois plus tard, Lamartine dispara\u00eet dans les oubliettes de la R\u00e9publique.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nLa distance entre l&#8217;\u00e9crivain et le peuple&#8230;<\/strong> <\/p>\n<p>Si le d\u00e9sarroi de Sand, de Hugo et des romantiques est aussi grand apr\u00e8s 1848, c&#8217;est que le peuple, malgr\u00e9 tous les espoirs fond\u00e9s en lui, semble avoir tourn\u00e9 lui-m\u00eame le dos \u00e0 la r\u00e9volution sociale.<br \/>\n<br \/>Ce peuple dont Sand \u00e9crivait en 1842[[Dans la <em>Revue ind\u00e9pendante<\/em> du 1er janvier 1842.]] qu&#8217;il est le seul \u00e0 unir vie du c&#339;ur, vie du sentiment et intelligence. C&#8217;est aussi la conception de Jules Michelet jusqu&#8217;en 1848.<br \/>\n<br \/>Mais ce mythe que le peuple et son avant-garde (les artistes issus du peuple), accompagn\u00e9s par les \u00e9crivains romantiques, peuvent changer la vie et la soci\u00e9t\u00e9, s&#8217;\u00e9teint en juin 1848.<br \/>\n<br \/>\u00c9chec du peuple, qui va jusqu&#8217;\u00e0 voter Bonaparte en d\u00e9cembre 1848 et donner son aval au coup d&#8217;\u00c9tat du 2 d\u00e9cembre 1851 lors du pl\u00e9biscite du 21 et 22 d\u00e9cembre suivants ?<br \/>\n<br \/>\u00c9chec de l&#8217;\u00e9crivain romantique qui, une fois au pouvoir, n&#8217;a pu ni guider le peuple, ni changer la soci\u00e9t\u00e9 ?<br \/>\n<br \/>Impuissance des uns et des autres face \u00e0 la violence de l&#8217;affrontement social et politique ? <\/p>\n<p>Quoi qu&#8217;il en soit, juin 1848 r\u00e9v\u00e8le que la distance entre l&#8217;\u00e9crivain et le peuple est plus importante que les premiers ne l&#8217;avaient cru. Lorsque les pauvres sortent de leurs masures pour prendre la parole et monter des barricades, ils ne ressemblent pas \u00e0 l&#8217;image qu&#8217;en avaient les po\u00e8tes.<\/p>\n<p>Et il appara\u00eet que la plupart des romantiques, y compris les plus engag\u00e9s en politique, n&#8217;ont jamais quitt\u00e9 r\u00e9ellement leur conscience de classe. On l&#8217;a vu pour Lamartine. Leconte de Lisle, bient\u00f4t chef de file des po\u00e8tes parnassiens, en est un autre bon exemple. Il \u00e9crit le 30 avril 1848 \u00e0 un ami : <em>\u00ab Que l&#8217;humanit\u00e9 est une sale et d\u00e9go\u00fbtante engeance ! Que le peuple est stupide ! C&#8217;est une \u00e9ternelle race d&#8217;esclaves qui ne peut vivre sans b\u00e2t et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore, mais pour notre id\u00e9al [r\u00e9publicain] sacr\u00e9 \u00bb<\/em>. Leconte de Lisle n&#8217;est pourtant pas un noble comme les autres. Il a partag\u00e9 les aspirations des r\u00e9volutionnaires de f\u00e9vrier 1848, s&#8217;est investi dans les clubs r\u00e9publicains et a lanc\u00e9 une campagne de p\u00e9titions pour l&#8217;abolition de l&#8217;esclavage. Mais il se trouve d\u00e9sempar\u00e9 quand, envoy\u00e9 en Bretagne comme d\u00e9l\u00e9gu\u00e9 du gouvernement pour la propagande r\u00e9volutionnaire, il est mal re\u00e7u par la population.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s 1848, la plus grande partie des \u00e9crivains pensent que d\u00e9fendre la R\u00e9publique signifie la prot\u00e9ger non pas des royalistes ou des bonapartistes, mais du peuple.<\/p>\n<p><strong>Sand rentre en elle son militantisme.<\/strong> <\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" alignright size-full wp-image-2090\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2007\/01\/jpg_Sandportrait.jpg\" alt=\"Sandportrait.jpg\" align=\"right\" width=\"180\" height=\"240\" \/>Sand pourtant, va d&#8217;une certaine fa\u00e7on rester longtemps fid\u00e8le \u00e0 ses convictions des ann\u00e9es 1840.<\/p>\n<p><em>\u00ab Relisez donc deux ou trois pages de Jacques et de Mauprat, dans tous mes livres, jusque dans les plus innocents [&#8230;], vous y verrez une opposition continuelle contre vos bourgeois, vos hommes r\u00e9fl\u00e9chis, vos gouvernements, votre in\u00e9galit\u00e9 sociale, et une sympathie constante pour les hommes du peuple [&#8230;]. Si je me rappelais tout ce que j&#8217;ai \u00e9crit l\u00e0-dessus, vous ne trouveriez pas un de mes volumes o\u00f9 l&#8217;in\u00e9galit\u00e9 et le privil\u00e8ge (et l&#8217;argent est le premier de tous les privil\u00e8ges) ne soient attaqu\u00e9s \u00bb<\/em>, \u00e9crivait-elle \u00e0 son \u00e9diteur Buloz, le 15 septembre 1841. Elle \u00e9tait au d\u00e9but de sa \u00ab veine socialiste \u00bb qui, jusqu&#8217;\u00e0 1848, allait donner naissance \u00e0 des romans comme <em>Le Compagnon du Tour de France<\/em> (1840), <em>Horace<\/em> (1841), <em>La Comtesse de Rudolstadt<\/em> (1843), <em>Jeanne<\/em> (1844), <em>Le Meunier d&#8217;Angibault<\/em> (1845) ou <em>Le P\u00e9ch\u00e9 de Monsieur Antoine<\/em> (1847). L&#8217;avocat Michel de Bourges et Pierre Leroux l&#8217;avaient initi\u00e9e au socialisme \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1830, Leroux s&#8217;installant en 1843 comme imprimeur \u00e0 Boussac, non loin de Nohant, et y cr\u00e9ant une communaut\u00e9 socialiste. Il y imprimait aussi L&#8217;\u00c9claireur de l&#8217;Indre, cr\u00e9\u00e9 par Sand cette m\u00eame ann\u00e9e. Elle s&#8217;\u00e9tait forg\u00e9 peu \u00e0 peu une doctrine sociale, chr\u00e9tienne et utopique qui pr\u00f4nait la cr\u00e9ation de communaut\u00e9s fraternelles pour d\u00e9passer les antagonismes de classes. Sa fr\u00e9quentation de socialistes l&#8217;avait mise bien au fait de la situation de la classe ouvri\u00e8re.<br \/>\n<br \/>Apr\u00e8s f\u00e9vrier 1848, elle accourt \u00e0 Paris et s&#8217;engage corps et \u00e2me dans la r\u00e9volution. Elle r\u00e9dige jusqu&#8217;au 29 avril, sans les signer, des articles pour le <em>Bulletin de la R\u00e9publique<\/em>, o\u00f9 elle tente de convaincre les campagnes de payer l&#8217;imp\u00f4t r\u00e9publicain et de voter pour la R\u00e9publique aux \u00e9lections du 23 avril.<br \/>\n<br \/>Traumatis\u00e9e, d\u00e9\u00e7ue et r\u00e9sign\u00e9e apr\u00e8s le r\u00e9sultat de ces derni\u00e8res et la r\u00e9pression de juin, elle se retire \u00e0 Nohant et reprend la r\u00e9daction de sa magnifique autobiographie, <em>Histoire de ma vie<\/em>. Comme Hugo, Sand ne s&#8217;\u00e9panchera sur 1848 ni dans ses m\u00e9moires, ni ailleurs dans son &#339;uvre. Elle pense maintenant que seules la patience, la sagesse et la raison permettront d&#8217;\u00e9voluer vers la r\u00e9publique sociale, et \u00e9crit le 22 d\u00e9cembre 1848 dans le journal La R\u00e9forme : <em>\u00ab Le peuple n&#8217;est pas politique. [&#8230;] Mais un peu de patience. Dans peu de temps, le peuple sera socialiste et politique, et il faudra bien que la r\u00e9publique soit \u00e0 son tour l&#8217;un et l&#8217;autre \u00bb<\/em>. Le ton de la pr\u00e9face de <em>La Petite Fadette<\/em> est identique : George Sand a abandonn\u00e9 le projet de la r\u00e9volution sociale.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9crivain retourne \u00e0 son champ et \u00e0 son &#339;uvre. George Sand \u00e9crit fin 1851, dans la seconde pr\u00e9face de <em>La Petite Fadette<\/em> (publi\u00e9e la premi\u00e8re fois fin 1848) : <em>\u00ab Dans le temps o\u00f9 le mal vient de ce que les hommes se m\u00e9connaissent et se d\u00e9testent, la mission de l&#8217;artiste est de c\u00e9l\u00e9brer la douceur, la confiance, l&#8217;amiti\u00e9, et de rappeler ainsi aux hommes endurcis ou d\u00e9courag\u00e9s, que les m&#339;urs pures, les sentiments tendres et l&#8217;\u00e9quit\u00e9 primitive, sont ou peuvent \u00eatre encore de ce monde. Les allusions directes aux malheurs pr\u00e9sents, l&#8217;appel aux passions qui fermentent, ce n&#8217;est point l\u00e0 le chemin du salut : mieux vaut une douce chanson, un son de pipeau rustique, un conte pour endormir les petits enfants sans frayeur et sans souffrance [&#8230;]. Pr\u00eacher l&#8217;union quand on s&#8217;\u00e9gorge, c&rsquo;est crier dans le d\u00e9sert. Il est des temps o\u00f9 les \u00e2mes sont si agit\u00e9es qu&#8217;elles sont sourdes \u00e0 toute exhortation directe. Depuis ces journ\u00e9es de juin dont les \u00e9v\u00e9nements actuels[[Le coup d&rsquo;\u00c9tat du 2 d\u00e9cembre 1851.]]  sont l&#8217;in\u00e9vitable cons\u00e9quence, l&#8217;auteur du conte qu&#8217;on va lire s&#8217;est impos\u00e9 la t\u00e2che d&#8217;\u00eatre aimable, d\u00fbt-il en mourir de chagrin. \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Mais alors que nombre de ses contemporains renoncent \u00e0 l&#8217;espoir d&#8217;une soci\u00e9t\u00e9 plus juste et plus humaine (comme les po\u00e8tes parnassiens qui cherchent \u00e0 s&#8217;\u00e9vader dans les l\u00e9gendes antiques), cette r\u00e9signation apparente s&#8217;associe chez George Sand \u00e0 la conviction qu&#8217;il faut, pour atteindre une soci\u00e9t\u00e9 meilleure, passer par un long travail sur les esprits et par une transformation de la nature humaine. <em>\u00ab Id\u00e9al r\u00e9gressif ? Id\u00e9al r\u00e9tr\u00e9ci plut\u00f4t, et le seul que permet de nourrir la terrible \u00e9preuve travers\u00e9e par la France \u00bb<\/em>, \u00e9crit Marie-Claire Bancquart dans sa pr\u00e9face aux <em>Ma\u00eetres sonneurs<\/em>[[Folio n\u00b01139.]]. Dans une lettre \u00e0 l&#8217;\u00e9diteur Hetzel du 21 d\u00e9cembre 1851, Sand explique que la population paysanne s&#8217;est divis\u00e9e entre une partie <em>\u00ab paisible et sans haine \u00bb, mais \u00ab d&#8217;une ignorance et d&#8217;une apathie profondes \u00bb<\/em>, et une partie <em>\u00ab active et intelligente \u00bb<\/em>, mais <em>\u00ab haineuse et passionn\u00e9e \u00bb<\/em>. La r\u00e9volution sociale sera achev\u00e9e quand les deux parties auront chang\u00e9, la paisible devenant intelligente et active, la haineuse devenant g\u00e9n\u00e9reuse, les nobles et les bourgeois devenant aussi meilleurs. Il faut avancer au rythme de la nature, que Sand retrouve en s&#8217;installant \u00e0 Nohant apr\u00e8s 1848.<\/p>\n<p>L&#8217;\u00e9volution de sa pens\u00e9e politique se lit dans ses romans. D\u00e9j\u00e0 dans <em>La Petite Fadette<\/em>, le r\u00e9cit ne se termine plus par l&#8217;union des riches aux pauvres, mais par l&#8217;arriv\u00e9e d&#8217;un heureux h\u00e9ritage qui permet \u00e0 la pauvre Fadette de s&#8217;unir au sage Landry. Tout l&#8217;art de Fadette est d&#8217;amener les gens \u00e0 se transformer. De m\u00eame, ce ne sont plus les classes sociales, mais les caract\u00e8res, qui s&#8217;opposent dans les formidables et peu connus <em>Ma\u00eetres sonneurs<\/em> de 1853. Les personnages du roman qui acceptent de changer au contact des autres parviennent \u00e0 trouver le bonheur. Joset, le musicien issu du peuple, garde son \u00e9tat brut d&#8217;origine et en meurt.<\/p>\n<p><strong><br \/>\nVictor Hugo sur son \u00eele&#8230;<\/strong><\/p>\n<p>Sand ne se fait pas pour autant l&#8217;alli\u00e9e de Napol\u00e9on III, qu&#8217;elle a connu avant son \u00e9lection. Elle garde une distance prudente avec l&#8217;empereur.<br \/>\nHugo et le journal de ses fils, <em>L&#8217;\u00c9v\u00e9nement<\/em>, soutiennent Louis-Napol\u00e9on Bonaparte jusqu&#8217;\u00e0 la fin 1849. Puis c&#8217;est le revirement \u00e0 gauche. Le discours de Hugo contre la mis\u00e8re \u00e0 l&#8217;Assembl\u00e9e le 9 juillet le discr\u00e9dite d\u00e9finitivement aux yeux du \u00ab parti de l&#8217;Ordre \u00bb.<br \/>\n<br \/>Lors du coup d&#8217;\u00c9tat de d\u00e9cembre 1851, il est pr\u00eat \u00e0 se faire tuer pour d\u00e9fendre la R\u00e9publique. Son exil \u00e0 Bruxelles puis dans les \u00eeles anglo-normandes lui permet d&#8217;\u00e9chapper totalement \u00e0 la censure imp\u00e9riale. Il \u00e9crit <em>Les Mis\u00e9rables<\/em> entre 1845 et 1848, puis reprend et termine le manuscrit en 1860-1861.<br \/>\n<br \/>Il est \u00e9lu d\u00e9put\u00e9 en f\u00e9vrier 1871 et s\u00e9nateur en 1876. Dans les ann\u00e9es 1870, bien que l&#8217;imagerie officielle en ait fait le po\u00e8te officiel de la IIIe R\u00e9publique, il m\u00e8ne contre le pouvoir en place ses combats contre la peine de mort, pour l&#8217;amnistie des Communards, pour l&#8217;instruction publique, pour les droits de la femme&#8230;<br \/>\n<br \/>Il s&#8217;\u00e9teint en 1885, neuf ans apr\u00e8s George Sand.<\/p>\n<p>Si tous deux ont fait aux pauvres une grande place dans leur &#339;uvre et dans leur engagement politique, chacun l&#8217;a fait \u00e0 sa mani\u00e8re. Hugo avec \u00e9loquence, menant ses combats haut et fort depuis son \u00eele puis de retour \u00e0 Paris \u00e0 partir de 1870. Sand en m\u00ealant d&#8217;abord totalement ses convictions socialistes \u00e0 son &#339;uvre, puis en mettant en retrait les premi\u00e8res pour se recentrer sur son r\u00f4le d&#8217;artiste : transformer les c&#339;urs et les esprits.<br \/>\nTous deux ont en tout cas contribu\u00e9 \u00e0 engager bon nombre de leurs lecteurs dans le refus de la mis\u00e8re. <\/p>\n<p><em>Article publi\u00e9 dans la <a href=\"http:\/\/www.revuequartmonde.org\">revue Quart Monde|Site de la revue Quart Monde<\/a>, revue trimestrielle du mouvement ATD Quart Monde, dans son num\u00e9ro 198 de 2006 : Litt\u00e9rature et pauvret\u00e9 : quelles rencontres ?<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque le peuple entre en sc\u00e8ne en juin 1848, ce n&#8217;est pas pour jouer le r\u00f4le qu&#8217;avaient \u00e9crit [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2089,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[42,29,19],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/696"}],"collection":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=696"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/696\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2089"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=696"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=696"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=696"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}