{"id":895,"date":"2010-09-01T18:38:19","date_gmt":"2010-09-01T16:38:19","guid":{"rendered":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2010\/09\/01\/pierre-loti-a-la-roche-courbon\/"},"modified":"2025-05-26T17:52:18","modified_gmt":"2025-05-26T15:52:18","slug":"pierre-loti-a-la-roche-courbon","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2010\/09\/01\/pierre-loti-a-la-roche-courbon\/","title":{"rendered":"Pierre LOTI \u00e0 La Roche-Courbon"},"content":{"rendered":"<figure id=\"attachment_2394\" aria-describedby=\"caption-attachment-2394\" style=\"width: 583px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2394\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon7def.jpg\" alt=\"Le ch\u00e2teau de la Belle-au-bois-dormant, ainsi d\u00e9nomm\u00e9 car il a retrouv\u00e9 vie 100 ans apr\u00e8s son abandon\" title=\"Le ch\u00e2teau de la Belle-au-bois-dormant, ainsi d\u00e9nomm\u00e9 car il a retrouv\u00e9 vie 100 ans apr\u00e8s son abandon\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"583\" height=\"401\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon7def.jpg 583w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon7def-300x206.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 583px) 94vw, 583px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2394\" class=\"wp-caption-text\">Le ch\u00e2teau de la Belle-au-bois-dormant, ainsi d\u00e9nomm\u00e9 car il a retrouv\u00e9 vie 100 ans apr\u00e8s son abandon<\/figcaption><\/figure>\n<figure id=\"attachment_2395\" aria-describedby=\"caption-attachment-2395\" style=\"width: 480px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2395\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon2def.jpg\" alt=\"Devant l'une de ces grottes pr\u00e9historiques, \u00e0 800 m\u00e8tres du ch\u00e2teau, Loti raconte qu'il a d\u00e9couvert \"le grand secret de la vie et de l'amour\" avec une jeune boh\u00e9mienne. C'est pourquoi ce ch\u00e2teau sera toujours cher \u00e0 son coeur. En 1908, il lance un appel dans le journal Le Figaro. En 1920, un industriel, Paul Ch\u00e9nereau, entreprend le sauvetage du ch\u00e2teau et de son parc.\" title=\"Devant l'une de ces grottes pr\u00e9historiques, \u00e0 800 m\u00e8tres du ch\u00e2teau, Loti raconte qu'il a d\u00e9couvert \"le grand secret de la vie et de l'amour\" avec une jeune boh\u00e9mienne. C'est pourquoi ce ch\u00e2teau sera toujours cher \u00e0 son coeur. En 1908, il lance un appel dans le journal Le Figaro. En 1920, un industriel, Paul Ch\u00e9nereau, entreprend le sauvetage du ch\u00e2teau et de son parc.\" class=\"caption\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon2def.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon2def-300x230.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-2395\" class=\"wp-caption-text\">Devant l&rsquo;une de ces grottes pr\u00e9historiques, \u00e0 800 m\u00e8tres du ch\u00e2teau, Loti raconte qu&rsquo;il a d\u00e9couvert<\/figcaption><\/figure>\n<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;arrivai \u00e0 Fontbruant[[<a href=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/2003\/08\/28\/pierre-loti-en-pays-rochefortais\/\">Saint-Porchaire<\/a>, tout pr\u00e8s de la Roche-Courbon.]], o\u00f9 la joie de retrouver ma soeur chassa tout d&rsquo;abord cette sorte de d\u00e9tresse myst\u00e9rieuse. Je ne me doutais pas du reste que la fin de cette journ\u00e9e me r\u00e9servait une apparition d\u00e9licieusement troublante et r\u00e9v\u00e9latrice, dont le vague pressentiment peut-\u00eatre me poss\u00e9dait depuis la veille.<\/p>\n<p>Le soleil des beaux soirs d&rsquo;\u00e9t\u00e9 commen\u00e7ait de d\u00e9cliner ; sur un banc \u00e0 l&rsquo;ombre des tilleuls de la terrasse, je venais de m&rsquo;asseoir en compagnie de deux ou trois amis de mon beau-fr\u00e8re, et ils causaient entre hommes d&rsquo;une certaine belle gitane, farouche et inabordable, dont la petite tribu \u00e9tait depuis deux jours camp\u00e9e \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e de la for\u00eat. Devant nous, une lumi\u00e8re couleur d&rsquo;or rouge illuminait, comme pour annoncer une f\u00eate, la profusion des fleurs, de ces vieilles fleurs de France que l&rsquo;on appelle fleur de cur\u00e9, et qui \u00e9taient tout le charme de ce jardin d&rsquo;autrefois, des dahlias roses, des dahlias jaunes, des zinnias, des croix de Malte&#8230; C&rsquo;est alors que l\u00e0-bas le grand portail vert s&rsquo;ouvrit tout \u00e0 coup, et une fille audacieuse, qui n&rsquo;avait m\u00eame pas daign\u00e9 sonner, entra comme chez elle.<\/p>\n<p>&#8211; Ah ! par exemple, dit l&rsquo;un des hommes pr\u00e9sents, le dicton est vrai ; quand on parle du loup&#8230;<\/p>\n<p>M\u00eame d&rsquo;un peu loin comme elle venait d&rsquo;appara\u00eetre, cette cr\u00e9ature inattendue (leur belle gitane \u00e9videmment) se r\u00e9v\u00e9la pour moi incomparable, et je ne pus me tenir de m&rsquo;approcher tout pr\u00e8s d&rsquo;elle, avec une irr\u00e9sistible effronterie, tandis qu&rsquo;elle offrait des petits paniers en jonc tress\u00e9s \u00e0 une rigide servante appel\u00e9e Bertrade et coiff\u00e9e du foulard de Gascogne, qui la rembarrait avec m\u00e9pris. Dix-huit ou vingt ans peut-\u00eatre, cette boh\u00e9mienne, un peu plus \u00e2g\u00e9e que moi qui n&rsquo;en avais que seize ; tr\u00e8s basan\u00e9e, couleur des vieilles terres cuites d&rsquo;Etrurie, avec une peau d&rsquo;une finesse merveilleuse ; sa tr\u00e8s pauvre robe en indienne mince, d&rsquo;une \u00e9clatante propret\u00e9, moulait presque trop sa jeune gorge de statue qui, l\u00e0-dessous, se devinait compl\u00e8tement libre ; son \u00e9paisse chevelure noire \u00e9tait piqu\u00e9e d&rsquo;\u00e9pingles de clinquant ; elle avait \u00e0 ses petites oreilles de gros anneaux d&rsquo;or et autour du cou un fichu de soie rouge. Ce qui fascinait par-dessus tout, c&rsquo;\u00e9tait ses yeux de profondeur et de nuit, &#8211; derri\u00e8re lesquels, qui sait, il n&rsquo;y avait peut-\u00eatre rien, mais o\u00f9 l&rsquo;on e\u00fbt dit que se cachait tout le mysticisme sensuel de l&rsquo;Inde. Ces yeux-l\u00e0, je devais les retrouver plus tard chez les bayad\u00e8res des grands temples hindous, qui sont v\u00eatues de soie et d&rsquo;or et qui ont la gorge, les bras, m\u00eame le visage, \u00e9tincelants de folles pierreries&#8230; Sous la rebuffade de la domestique, elle s&rsquo;en alla, silencieuse et hautaine, comme une reine outrag\u00e9e ; mais elle avait certainement compris tout de suite mon admiration \u00e9tonn\u00e9e et ardente, car, avant de dispara\u00eetre, elle retourna deux fois sa petite t\u00eate exquise pour me revoir, et, ce qui acheva ma d\u00e9route, je sentis tr\u00e8s bien que son dernier regard, pour moi tout seul, s&rsquo;\u00e9tait adouci dans un vague sourire.<\/p>\n<p>Quand la belle nuit d&rsquo;\u00e9toiles fut tout \u00e0 fait venue, retir\u00e9 dans ma chambrette blanche, je restai longtemps, longtemps \u00e0 ma fen\u00eatre ouverte, accoud\u00e9 sur l&rsquo;appui qui \u00e9tait en ces pierres massives des maisons de jadis.<\/p>\n<p>Un peu de fra\u00eecheur bienfaisante commen\u00e7ait \u00e0 monter du jardin bas et des sources, on sentait une odeur de lichen et de branches moussues qui \u00e9tait comme l&rsquo;haleine des bois endormis ; les hiboux s&rsquo;appelaient par de douces petites notes de fl\u00fbte et, de temps \u00e0 autre, du fond de la for\u00eat, arrivait en sourdine le cri glapissant des renards dont la voix ressemble \u00e0 celle des chacals.<\/p>\n<p>Ah ! comme je me rappelle encore cette chaude nuit o\u00f9 commen\u00e7a mon envo\u00fbtement !&#8230; La for\u00eat, la for\u00eat, elle \u00e9tait maintenant anim\u00e9e pour moi par une pr\u00e9sence dont je restais uniquement pr\u00e9occup\u00e9. Tout pr\u00e8s d&rsquo;ici sans doute, \u00e0 un carrefour que l&rsquo;on venait de m&rsquo;indiquer, la Gitane s&rsquo;endormait \u00e0 cette heure, &#8211; sur la mousse, ou bien dans sa roulotte de nomade ? seule, ou entre les bras fauves de quelqu&rsquo;un de sa tribu ?&#8230;<\/p>\n<p>Sur la fin de cette m\u00eame nuit, un r\u00eave enchanta mon sommeil. Je me croyais au milieu de bois inextricables, dans l&rsquo;obscurit\u00e9, me frayant \u00e0 grand peine un passage parmi des broussailles et des roseaux, et j&rsquo;avais conscience que des \u00eatres impr\u00e9cis suivaient la m\u00eame direction que moi \u00e0 travers le fouillis des branches.<br \/>\n<br \/>Ces compagnons de ma difficile route peu \u00e0 peu s&rsquo;indiqu\u00e8rent comme des boh\u00e9miens en fuite et bient\u00f4t je la devinai elle-m\u00eame, la belle Gitane, se d\u00e9battant \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s contre les lianes qui de plus en plus enla\u00e7aient nos pieds. Quand enfin nous f\u00fbmes tomb\u00e9s ensemble dans les joncs enchev\u00eatr\u00e9s, je la pris dans mes bras et, \u00e0 son contact intime, je me sentis faiblir tout \u00e0 fait par une sorte de petite mort d\u00e9licieuse&#8230;<\/p>\n<p>D\u00e8s que le grand soleil matinal eut reparu dans ma chambre si simple et<br \/>\nblanche, je d\u00e9sirai follement la revoir, ainsi qu&rsquo;il arrive toujours pour toute<br \/>\ncr\u00e9ature qui en r\u00eave vous a donn\u00e9 une pareille illusion voluptueuse, et,<br \/>\nayant pass\u00e9 \u00e0 ma ceinture mon perp\u00e9tuel et inutile petit revolver, je<br \/>\nm&rsquo;acheminai de bonne heure vers la for\u00eat.<br \/>\n<br \/>Approchant du carrefour indiqu\u00e9, \u00e0 l&rsquo;ombre d&rsquo;\u00e9normes ch\u00eanes verts, je ne<br \/>\ntardai pas \u00e0 apercevoir trois ou quatre roulottes d\u00e9tel\u00e9es, et des chevaux qui<br \/>\npaissaient l&rsquo;herbe rase ; par terre, flambait un feu de branches mortes dont<br \/>\nla fum\u00e9e sentait le sauvage, et une vieille femme \u00e0 t\u00eate de sorci\u00e8re cuisinait<br \/>\nl\u00e0 quelque chose dans une marmite. Sans doute les hommes de la petite<br \/>\ntribu \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 partis en maraude, car il ne restait autour des voitures que<br \/>\ndes enfants aux longs yeux d&rsquo;ombre, &#8211; comme les siens, &#8211; et elle-m\u00eame, la<br \/>\nGitane d&rsquo;hier et de cette nuit, tressait des paniers, assise avec une gr\u00e2ce de<br \/>\njeune d\u00e9esse sur le vieux sol charmant feutr\u00e9 de lichen, de mousse et de<br \/>\ngramin\u00e9es fines. Alors je passai tr\u00e8s pr\u00e8s, trop pr\u00e8s d&rsquo;elle ; un \u00e9lan<br \/>\nm&rsquo;entra\u00eenait \u00e0 tout simplement lui dire : Me voici, tu vois, je suis venu \u00e0<br \/>\nton appel souverain de la nuit derni\u00e8re ; tu penses bien que tout m&rsquo;est \u00e9gal<br \/>\n\u00e0 pr\u00e9sent dans le monde, hormis toi&#8230; Mais bien entendu, je m&rsquo;\u00e9loignai<br \/>\nsans lui avoir rien dit, m&rsquo;\u00e9tant seulement gris\u00e9 de son imperceptible et<br \/>\n\u00e9nigmatique sourire, o\u00f9 il y avait \u00e0 la fois du consentement et de l&rsquo;ironie.<\/p>\n<p>L&rsquo;envo\u00fbtement mutuel dura ainsi cinq ou six jours, sans qu&rsquo;une parole f\u00fbt<br \/>\n\u00e9chang\u00e9e ; comme s&rsquo;il y avait d\u00e9j\u00e0 entre nous un semblant de compromis<br \/>\nqui commandait le secret, elle ne revint plus \u00e0 la maison pour essayer de<br \/>\nvendre ses paniers, que pourtant beaucoup de gens du village lui<br \/>\nachetaient ; mais, d&rsquo;aussi loin que nous pouvions nous apercevoir, nos<br \/>\nregards ne se quittaient plus d\u00e8s qu&rsquo;ils s&rsquo;\u00e9taient accroch\u00e9s.<\/p>\n<p>Et enfin, par une apr\u00e8s-midi surchauff\u00e9e d&rsquo;ao\u00fbt, avec une brusquerie<br \/>\nstup\u00e9fiante, le d\u00e9nouement in\u00e9vitable survint, parmi des fouillis de<br \/>\nbranches et de roseaux pareils \u00e0 ceux de mon r\u00eave, dans le ravin ombreux<br \/>\ndes grottes, au milieu d&rsquo;un essaim de tr\u00e8s fines libellules qui semblaient<br \/>\naussi impond\u00e9rables que des petites plumes et qui, pour la f\u00eate de notre<br \/>\nhym\u00e9n\u00e9e sans doute, s&rsquo;\u00e9taient somptueusement v\u00eatues de pierreries et de<br \/>\ngaze d&rsquo;or, les unes en bleu, les autres en vert.<br \/>\n<br \/>J&rsquo;\u00e9tais venu m&rsquo;installer l\u00e0, dans la nuit verte, parce que je savais qu&rsquo;elle y<br \/>\ncueillait d&rsquo;habitude ses joncs ; pour me donner contenance, j&rsquo;avais apport\u00e9<br \/>\nmes crayons et mon bloc de dessin, et, rien qu&rsquo;en l&rsquo;apercevant de loin<br \/>\narriver de son allure souple, par le sentier le long des rochers en muraille,<br \/>\nj&rsquo;avais pressenti la minute supr\u00eame qui finirait ma vie d&rsquo;enfant.<br \/>\nEn effet, si ce n&rsquo;\u00e9tait pas moi qu&rsquo;elle voulait, pourquoi s&rsquo;approchait-elle<br \/>\nainsi, cauteleusement, sans me quitter des yeux, mais avec les petits<br \/>\nd\u00e9tours d&rsquo;un chat qui craint d&rsquo;effaroucher sa proie ?&#8230; Je commen\u00e7ais de<br \/>\ntrembler et de ne plus me sentir ma\u00eetre de moi-m\u00eame ; quand enfin elle<br \/>\ns&rsquo;arr\u00eata tout pr\u00e8s, tout pr\u00e8s en faisant mine de s&rsquo;int\u00e9resser surtout \u00e0 mon<br \/>\ncrayonnage, je m&rsquo;enhardis jusqu&rsquo;\u00e0 prendre sa main, qu&rsquo;elle laissait<br \/>\npendante, presque \u00e0 toucher mon carton, &#8211; sa petite main moricaude,<br \/>\nexperte \u00e0 commettre des vols dans les fermes aussi bien qu&rsquo;\u00e0 tresser des<br \/>\nroseaux en paniers.<br \/>\n<br \/>Au lieu de se d\u00e9rober, et toujours sans rien dire, elle m&rsquo;attira<br \/>\nimperceptiblement comme pour m&rsquo;indiquer de me lever, &#8211; et je me levai,<br \/>\ndocile, la t\u00eate maintenant tout \u00e0 fait perdue, pris du d\u00e9licieux grand vertige que je connaissais pour la premi\u00e8re fois ; debout maintenant devant elle,<br \/>\nj&rsquo;enla\u00e7ai sa taille de mes bras, tandis qu&rsquo;elle passait les siens autour de mon<br \/>\ncou. Elle gardait toujours son m\u00eame sourire de consentement moiti\u00e9<br \/>\nmoqueur et son m\u00eame silence.<\/p>\n<p>Jamais encore je n&rsquo;avais entendu le son de sa voix, quand ma bouche<br \/>\ns&rsquo;appuya \u00e9perdument sur la sienne, ce qui fit passer dans tout mon corps<br \/>\ncomme le tremblement d&rsquo;une grande fi\u00e8vre ; je crois que nous chancelions<br \/>\ntous les deux, l&rsquo;un cherchant \u00e0 entra\u00eener l&rsquo;autre sans trop savoir o\u00f9, mais<br \/>\nl&rsquo;un et l&rsquo;autre souhaitant, avec une muette complicit\u00e9, de trouver quelque<br \/>\nrecoin plus inviolable encore, dans ce ravin dont l&rsquo;enchev\u00eatrement<br \/>\nombreux \u00e9tait pourtant d\u00e9j\u00e0 une suffisante cachette.<\/p>\n<p>Le grand secret de la vie et de l&rsquo;amour me fut donc appris l\u00e0, devant une de<br \/>\nces entr\u00e9es de grotte qui ressemblent \u00e0 des portiques de temple cyclop\u00e9en ;<br \/>\nc&rsquo;\u00e9tait parmi des scolopendres et des foug\u00e8res d\u00e9licates ; pour tapisser la<br \/>\nterre sur laquelle nous \u00e9tions \u00e9tendus, il y avait des mousses de vari\u00e9t\u00e9s<br \/>\nrares et comme choisies ; des branchettes de phyllirea formaient des<br \/>\nrideaux \u00e0 notre couche, et au-dessus de nos t\u00eates, les fines petites libellules<br \/>\nimpond\u00e9rables, assembl\u00e9es sans frayeur, jetaient parmi les feuilles leurs<br \/>\n\u00e9tincellements de pierreries&#8230;<\/p>\n<p>Qu&rsquo;est-ce donc qui avait pu l&rsquo;amener \u00e0 moi ?<br \/>\n<br \/>N&rsquo;avais-je pas aper\u00e7u deux ou trois jeunes hommes de son campement qui<br \/>\nme paraissaient beaucoup plus beaux ?&#8230; Apr\u00e8s tout, ils \u00e9taient ses fr\u00e8res<br \/>\npeut-\u00eatre&#8230;<br \/>\n<br \/>Et puis, sans doute elle avait devin\u00e9 mes raffinements, qui \u00e9tonnaient et<br \/>\ncharmaient sa sauvagerie, de m\u00eame que ma passion toute sensuelle<br \/>\ns&rsquo;exaltait de ce qu&rsquo;elle f\u00fbt la derni\u00e8re des derni\u00e8res, fille d&rsquo;une race de<br \/>\nparias, petite gitane voleuse. De ce qu&rsquo;elle ne f\u00fbt que cela, notre intime<br \/>\ncommunion n&rsquo;en devenait pour moi que plus suavement coupable ; avec<br \/>\nmes scrupules d&rsquo;alors, je trouvais tr\u00e8s criminel, presque sacril\u00e8ge, &#8211; mais si<br \/>\nadorablement sacril\u00e8ge ! &#8211; de m&rsquo;\u00eatre donn\u00e9 tout entier, en esclave, pour lui<br \/>\napporter l&rsquo;ivresse supr\u00eame&#8230;<br \/>\n<br \/>J&rsquo;ai \u00e9crit quelque part, je ne sais o\u00f9, cette v\u00e9rit\u00e9 qui, je crois bien, n&rsquo;\u00e9tait<br \/>\npas neuve : Les lieux o\u00f9 nous n&rsquo;avons ni aim\u00e9 ni souffert ne laissent pas<br \/>\nde trace dans notre souvenir. En revanche, ceux o\u00f9 nos sens ont subi<br \/>\nl&rsquo;incomparable enchantement ne s&rsquo;oublient jamais plus ; ainsi le ravin o\u00f9 s&rsquo;accomplit mon initiation, ses foug\u00e8res, ses mousses, le myst\u00e8re de ses<br \/>\ngrottes, m\u00eame jusqu&rsquo;\u00e0 ses fr\u00eales libellules au corps \u00e9tincelant, ont gard\u00e9,<br \/>\npour le reste de ma vie, une nostalgique attirance&#8230;\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Pierre Loti, <em>Prime jeunesse<\/em><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2396\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon3def.jpg\" alt=\"LaRocheCourbon3def.jpg\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon3def.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon3def-300x230.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2397\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon1def.jpg\" alt=\"LaRocheCourbon1def.jpg\" align=\"center\" width=\"380\" height=\"497\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon1def.jpg 380w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon1def-229x300.jpg 229w\" sizes=\"(max-width: 380px) 94vw, 380px\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2398\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon4def.jpg\" alt=\"LaRocheCourbon4def.jpg\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon4def.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon4def-300x230.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2399\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon5def.jpg\" alt=\"LaRocheCourbon5def.jpg\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon5def.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon5def-300x230.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" class=\" aligncenter size-full wp-image-2400\" src=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon6def.jpg\" alt=\"LaRocheCourbon6def.jpg\" align=\"center\" width=\"480\" height=\"368\" srcset=\"https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon6def.jpg 480w, https:\/\/terresdecrivains.org\/wp-content\/uploads\/2010\/09\/jpg_LaRocheCourbon6def-300x230.jpg 300w\" sizes=\"(max-width: 480px) 94vw, 480px\" \/><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0J&rsquo;arrivai \u00e0 Fontbruant[[Saint-Porchaire, tout pr\u00e8s de la Roche-Courbon.]], o\u00f9 la joie de retrouver ma soeur chassa tout d&rsquo;abord [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2394,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[2],"tags":[33],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/895"}],"collection":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=895"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/895\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3947,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/895\/revisions\/3947"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/2394"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=895"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=895"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/terresdecrivains.org\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=895"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}