4e balade littéraire à Paris sur les pas des Communards et des Versaillais

Départ : métro Grands boulevards.

Arrivée : métro Saint-Augustin.

Durée : 2 heures 30.

1) Le Mot d’ordre de Henri Rochefort est publié entre le 1er février et le 20 mai 1871. Jean Richepin y contribue. Son administration est basée 8 rue du Croissant et sa rédaction 148 rue Montmartre. Rochefort, fondateur en 1868 de La Lanterne puis de La Marseillaise, quitte Paris le 19 mai 1871, en désaccord avec la Commune.

2) L’adresse pendant la Commune du Chambard socialiste, journal de Gérault-Richard, est le 123 rue Montmartre.

«~J’ai vu fusiller à la barricade du faubourg Saint-Antoine une femme qui avait son enfant dans les bras. L’enfant avait six semaines et a été fusillé avec la mère. Les soldats qui ont fusillé cette mère et son enfant étaient du 114e de ligne. On l’a fusillée pour avoir dit : « Ces brigands de Versailles ont tué mon mari. » On a fusillé la femme d’Eudes[[Délégué à la Guerre sous la Commune.]], enceinte de sept mois. Elle avait une petite fille de quatre ou cinq ans qui a disparu. On la dit fusillée aussi. À la petite Roquette, on a fusillé environ deux mille enfants trouvés dans les barricades et n’ayant plus ni père ni mère.

Témoignage de Marie Mercier, extrait des archives de Victor Hugo. Marie Mercier, dix-huit ans, était la compagne de Maurice Garreau, directeur de la prison de Mazas sous la Commune, fusillé à la fin de la Semaine sanglante. Marie deviendra la maîtresse de Hugo à Vianden.

3) La presse de la rue du Croissant est elle aussi active pendant la Commune ! Le Grelot est basé au n°20 ; L’Ami du peuple (quatre livraisons du 23 au 29 avril 1871, sous la direction d’Auguste Vermorel qui dirigeait avant La Commune) est imprimé au 16, de même que Le Vengeur de Félix Pyat ; le 16 est aussi le siège du violent Père Duchêne de Vermersch et Vuillaume ; au 13 se trouvent La Souveraineté du peuple et La Sociale. En octobre 1883, Jules Vallès et Séverine relanceront Le Cri du Peuple au n°16.

Signalons que Jean Jaurès est assassiné dans le café du Croissant, à l’angle avec la rue Montmartre, en juillet 1914.

4) La Charge est un hebdomadaire dirigé par Alfred le Petit, 7 rue Paul Lelong, et qui publie le 13 août 1870 le poème de Rimbaud Première soirée (sous le titre Trois baisers).

5) La Rue de Jules Vallès est née en juin 1867 au 9 rue d’Aboukir. C’est à la même adresse qu’est composé Le Cri du peuple entre le 22 février et le 23 mai 1871.

6) Au 66 rue Tiquetonne se trouve le siège du journal La Commune de Millière et Georges Duchêne.

eudes.jpg7) Le Vengeur est publié du 3 février au 11 mars 1871, puis 30 mars au 24 mai. Il est basé 38 boulevard de Sébastopol et est dirigé par Félix Pyat – l’ennemi juré de Rochefort – qui se cache ici après la Semaine sanglante et parvient à s’enfuir ensuite à l’étranger.

8) L’Hôtel de Ville est l’adresse professionnelle de Paul Verlaine avant et pendant la Commune. Il est chef de son bureau de presse. Il est révoqué en juillet 1871.

C’est aussi ici, bien sûr, que siègent les élus de la Commune entre fin mars et mai 1871.

Une délégation de francs maçons vient à l’Hôtel de ville le 26 avril 1871 apporter son soutien. Des chefs communards sont francs maçons : Vallès (depuis 1868 ou 69), Jean Baptiste Clément, Eudes, Flourens, Grousset, Pyat, Ranvier, les frères Reclus, etc. Des francs maçons tentent, pendant la Commune, d’organiser des négociations entre les insurgés et les Versaillais.

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9) La caserne Lobau, 4 rue de Lobau, est le cadre d’un massacre organisé : celui de Communards par les Versaillais. Edmond de Goncourt en est témoin et le raconte dans son Journal (dimanche 28 mai 1871) : « L’escorte fait marcher ces hommes, au pas de course, jusqu’à la caserne Lobau, où la porte se referme sur tous avec une violence, avec une précipitation étranges. Je ne comprenais pas encore, mais j’avais en moi une anxiété indéfinissable. […] Presque au même instant fait explosion, comme un bruit violent enfermé dans des portes et dans des murs, une fusillade, ayant quelque chose de la mécanique réglée d’une mitrailleuse. » Des centaines de fusillés à la caserne Lobau sont provisoirement enterrés dans le square de la tour Saint-Jacques.

10) Au 1 place du Châtelet se tient, pendant et après la Semaine sanglante, une cour martiale chargée de juger les insurgés. Catulle Mendès en décrit les méthodes expéditives dans Les 73 jours de la Commune : « On amène les fédérés, vingt par vingt ; on les condamne ; conduits sur la place, les mains liées derrière le dos, on leur dit : « Tournez-vous ». À cent pas, il y a une mitrailleuse ; ils tombent vingt par vingt. […] J’ai vu tout cela de mes propres yeux. »

11) Dès le 20 mars 1871, le Journal officiel de la Commune de Paris remplace le Journal officiel de la République française au 31 quai Voltaire. Il publie le 31 mars Jeanne et Louise, histoire d’une famille de transportés, d’Eugène Sue.

12) Le château des Tuileries se trouverait aujourd’hui entre l’Arc du Carrousel et le jardin des Tuileries, à la hauteur du Pont Royal. Après son incendie durant la Semaine sanglante, ses murs tiennent encore bon. Sa restauration serait possible, mais la Chambre des députés vote sa démolition en 1882.

Les Fusillés

«~[…] Dans un noir peloton vingt jeunes filles passent ;

Elles chantent ; leur grâce et leur calme innocent

Inquiètent la foule effarée ; un passant

Tremble. – Où donc allez-vous ? dit-il à la plus belle.

Parlez. – Je crois qu’on va nous fusiller, dit-elle.

Un bruit lugubre emplit la caserne Lobau ;

C’est le tonnerre ouvrant et fermant le tombeau.

Là des tas d’hommes sont mitraillés ; nul ne pleure ;

Il semble que leur mort à peine les effleure,

Qu’ils ont hâte de fuir un monde âpre, incomplet,

Triste, et que cette mise en liberté leur plaît.

Nul ne bronche. On adosse à la même muraille

Le petit-fils avec l’aïeul, et l’aïeul raille,

Et l’enfant blond et frais s’écrie en riant : Feu !


(Juin 1871)

Victor Hugo, L’Année terrible.

13) « Alors, dans les derniers jours de février [1871], Maurice se décida à déserter. Un article du traité disait que les soldats campés à Paris seraient désarmés et renvoyés chez eux. Il n’attendit pas, il lui semblait que son coeur serait arraché, s’il quittait le pavé de ce Paris glorieux, que la faim seule avait pu réduire ; et il disparut, il loua, rue des Orties [située le long de l’aile sud du palais du Louvre, à la hauteur de la place du Carrousel, près de la Seine], en haut de la butte des Moulins, dans une maison à six étages, une étroite chambre meublée, une sorte de belvédère, d’où l’on voyait la mer sans bornes des toitures, depuis les Tuileries jusqu’à la Bastille. Un ancien camarade de la faculté de droit lui avait prêté cent francs. D’ailleurs, dès qu’il fut installé, il se fit inscrire dans un bataillon de la garde nationale, et les trente sous de la paye devaient lui suffire. » (La Débâcle, Émile Zola, chapitre 7).

14) Le 9 rue de Choiseul est l’adresse de Jules Favre, membre du gouvernement provisoire en 1870.

15) Arthur Rimbaud est à Paris du 25 février au 10 mars 1871. Il cherche à écrire pour les journaux, dont la gouaille et la liberté retrouvée après la chute de l’Empire s’apparentent aux siennes. Comme il l’explique dans sa lettre du 17 avril 1871 à Paul Demeny, il passe alors chez Lemerre, 23 passage Choiseul et à la librairie artistique, 18 rue Bonaparte. Les librairies et les journaux débordent de thèmes patriotiques, dont Rimbaud présente un florilège dans sa lettre à Demeny, citant des recueils de Coppée, Leconte de Lisle, Claretie, Mendès, Jules Renard, etc.

Pour le biographe Jean-Jacques Lefrère, l’hypothèse du retour d’Arthur à Paris entre mi-avril et début mai n’est pas à exclure. Mais il est moins probable qu’il ait alors fait partie des troupes stationnées à la caserne de Babylone (rue de Babylone), comme on l’a dit.

Ses deux « lettres du voyant » datent du 13 et 15 mai 1871, dans lesquelles il explique le rôle de voyant que doit avoir le poète.

«~Si la moindre pensée d’ensemble avait dirigé ces ressources puissantes, l’armée versaillaise aurait fondu dans Paris. Mais les fédérés ne virent pas en général plus loin que leurs rues, et ne surent pas changer la tactique des luttes populaires.

Prosper Olivier Lissagaray. Les Huit Journées de mai.

«~Tout est bien fini à Paris. On démolit les barricades ; on enterre les cadavres ; on en fait, car on fusille beaucoup et on arrête en masse. Beaucoup d’innocents, ou tout au moins de demi-coupables, paieront pour les plus coupables qui échapperont. Alexandre [Dumas fils] dit qu’il en fait délivrer beaucoup sur les affirmations de sa science physiognomoniste, enseignée par le docteur Favre. Sa lettre est bizarre et je ne vois pas comment il s’y prend pour faire écouter ses essais d’application par les cours martiales. Hugo est tout à fait toqué. Il publie des choses insensées et, à Bruxelles, on fait des manifestations contre lui.~»

Journal de George Sand, 1er juin 1871.

«~Faut pas être malade, faut pas être grognon, mon vieux troubadour. Il faut tousser, moucher, guérir, dire que la France est folle, l’humanité bête, et que nous sommes des animaux mal finis ; il faut s’aimer quand même, soi, son espèce, ses amis surtout… Après ça, peut-être que cette indignation chronique est un besoin de ton organisation ; moi, elle me tuerait… Peut-on vivre paisible, diras-tu, quand le genre humain est si absurde ? Je me soumets, en me disant que je suis peut-être aussi absurde que lui et qu’il est temps d’aviser à me corriger.

Lettre de George Sand à Gustave Flaubert, 1872.

16) Le 16 mai 1871, la colonne Vendôme, place Vendôme, est abattue par les Communards.

17) Une gigantesque barricade est érigée pendant la Commune rue de Rivoli, à l’angle avec la rue Saint-Florentin.

Jean et Maurice la traversent dans La Débâcle de Zola.

Dans Le Turco de la Commune (Les Contes du lundi), c’est sur cette barricade que le jeune héros est tué pendant la Semaine sanglante en se battant contre les Versaillais, qu’il prend pour des Prussiens. Daudet dénonce ainsi comment, selon lui, les leaders insurgés ont joué de la naïveté du peuple, qui devient communard sans savoir pourquoi. Garde national pendant la guerre de 1870, Daudet se réfugie à Champrosay, en dehors de Paris, pendant la Commune. Il regagne ensuite son adresse du 24 rue Pavée. Derrière l’apparence tantôt bon enfant, tantôt dramatique des Contes du lundi, se glissent des critiques acerbes sur la Commune.

18) L’armée prussienne défile sur les Champs-Élysées le 1er mars 1871. L’armée et la Garde nationale mettent tout en œuvre pour que les Prussiens ne puissent pénétrer ailleurs dans la capitale, et pour qu’aucun affrontement n’ait lieu. Dans la nouvelle Le Siège de Berlin des Contes du lundi, le colonel Jouve, dans son délire, prend les Prussiens pour l’armée victorieuse de Mac-Mahon.

19) Mi-avril 1871, Edmond de Goncourt quitte sa maison d’Auteuil menacée par les bombardements – tant allemands que versaillais – et s’installe rue de l’Arcade, chez un cousin. Il est pour ainsi dire triplement veuf : son frère Jules est mort en juin 1870 ; l’Empire s’est effondré ; la Lorraine, sa patrie d’origine, est maintenant allemande. Il se rend souvent chez son ami le critique d’art Philippe Burty, 11 bis boulevard des Batignolles. Son Journal – qu’il écrit sur le vif puis retouche ensuite – est un témoignage très précieux (et très bourgeois) sur le siège et la Commune. « C’est vingt ans de repos que l’ancienne société a devant elle si le pouvoir ose tout ce qu’il peut oser en ce moment », y inscrit-il le 31 mai 1871.

20) La famille Proust demeure 8 rue Roy entre 1870 et 1873. Adrien Proust est médecin à l’hôpital de la Charité. Il n’hésite pas à parcourir la capitale au milieu des bombardements et des combats pour sauver des blessés. Son fils Marcel naît le 10 juillet 1871 au 96 rue La Fontaine, où ses parents se sont retirés pour l’été.


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et aussi George, Gustave et les autres face à la Commune, par Bernard Canal.

3 Comments

Ajoutez les vôtres
  1. 1
    Bernard Vassor

    4e balade littéraire à Paris sur les pas des Communards et des Versaillais
    Dire que Verlaine était chef du service de presse pendant la Commune est un peu excessif…C’est ce que prétend Mathilde sa femme. En réalité, Verlaine était chargé de « faire une revue de presse », c’est à dire de souligner les articles des journaux pour être soumis à la lecture des membres de la Commission exécutive.
    On voit mal un chef du service de presse passer ses journées « au café du Gaz » où il dépensait allègrement ses 30 sous journaliers en boissons diverses. Burty, quand à lui, habitait au 15 boulevard Montmartre, Edmond s’était réfugié chez lui le 23 mai jour de l’entrée des troupes versaillaises. (Voire le journal des Goncourt à cette date)
    Le Père Duchêne avait un troisième rédacteur : Eugène Humbert.
    Félix Pyat s’était réfugié chez deux soeurs en banlieue pendant plusieurs mois avant de partir pour Londres.
    Les hypothèses farfelues sur Rimbaud franc-tireur à la caserne Babylone ou bien Garde national pendant la Commune, ne sont pas soutenues par J.J.Lefrère, pas plus que Steve Murphy ou Pierre Brunel. Les raisons de cette impossibilité sont multiples et ont fait l’objet de nombreuses conférences et de recherches longues et minutieuses. Je ne vais vous en donner qu’une : pour être inscrit dans un bataillon, il fallait être domicilié dans l’arrondissement de ce bataillon et déclaré à la mairie de cet arrondissement. Le Garde figurait sur des registres (conservés aux Archives de la Seine que j’ai épluché pendant plusieurs semaines) il recevait des fournitures diverses qui étaient notées ainsi que les sommes perçues. Il devait se présenter le matin ou le soir au siège de son bataillon pour recevoir un fusil qu’il devait rendre après son service. Si vous lisez les témoignages de ses amis sur l’aspect physique de Rimbaud pendant cette période : « Il avait l’air d’un gamin de treize ans »,et les cheveux très longs.
    D’autres affirmations encore plus farfelues ont été évoquées, mais c’est une autre histoire….

    • 2
      Terresdecrivains.com

      4e balade littéraire à Paris sur les pas des Communards et des Versaillais
      Merci pour toutes ces précieuses infos 🙂
      Jean-Christophe Sarrot

  2. 3
    Philippe BOISSEAU

    4e balade littéraire à Paris sur les pas des Communards et des Versaillais
    Juste un petit détail topographique : la rue des Orties où habite Maurice, dans « la Débâcle » n’est pas la bonne. Celle qui est citée dans l’article est la rue des Orties-St-Louis, ou des Orties du Louvre, qui courait effectivement le long de la Galerie du bord de l’eau, au Carrousel.

    Or il s’agit en fait de la rue des Orties-St-Honoré, sur la Butte des Moulins — bien aplanie depuis —, donnant dans la rue d’Argenteuil qui existait déjà à l’époque et qui est d’ailleurs citée dans le roman comme menant à la première.

    Plus précisément, cette petite rue des Orties déboucherait aujourd’hui dans la rue d’Argenteuil à hauteur de son n° 12.

    On la voit bien, par exemple, sur le plan de 1860 qui figure dans « le Nouveau Paris » de Labédollière.

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